Pierre Lambert
(…) Dans les rues du Saint-Laurent des années quarante, circulaient encore des voitures tirées par des chevaux. Les boulangers, les laitiers, les services municipaux, les cultivateurs des « côtes » et autres personnes actives dans la circulation avaient un ou des chevaux pour tirer leur voiture. Bien sûr, des automobiles, des camions et des autobus leur disputaient l’espace de plus en plus. Mais pour un enfant « enclôturé » dans la cour de ses parents, l’apparition d’une de ces voitures hippomobiles suscitait tout un émoi.
Le souvenir que j’en ai gardé me porte à faire une distinction entre mes chevaux de « semaine » et mes chevaux du « dimanche », selon les journées où ils faisaient leur apparition dans ma vie. Il est normal que, pour un petit enfant, un cheval paraisse un être colossal, séduisant et redoutable à la fois. C’est ainsi que je me mis à observer ceux qui se présentaient dans la rue Roy, à l’arrière de notre maison, durant les journées de semaine où les services étaient dispensés à notre famille. Le premier cheval dont je me souvienne est celui du boulanger et c’est sans doute celui que j’ai observé le plus longtemps pour la bonne raison que ce « livreur de pains » habitait le logement à l’étage de ma maison et qu’il venait prendre son dîner chez lui, laissant son cheval entravé par une lanière du cuir qui immobilisait sa patte avant droite en la liant à la voiture. Je voyais notre locataire, avant qu’il monte prendre son repas, enfiler un sac gris, troué dans sa partie supérieure pour laisser passer l’air nécessaire à la respiration, sur la tête de son cheval qui pouvait, lui aussi se nourrir d’un peu d’avoine pendant la période du dîner.
Je pouvais ainsi l’observer à mon aise, entre les planches de la clôture de bois qui limitaient mon aire de jeux. J’étais fasciné par la taille de la bête et sa docilité à demeurer immobile aussi longtemps, alors que, selon moi, compte tenu de sa force, elle aurait pu se libérer et se sauver. J’entendais le bruit de sa mastication à travers le sac et ce son m’a toujours rempli d’aise chaque fois qu’il m’était donné de l’entendre par la suite, comme le signe d’un salaire bien mérité par un vaillant ouvrier. Avec les années, mes observations se firent plus pointues (…)
Notre-Dame-Ïle-Perrot
20 janvier 2008