Les sépultures du coteau des Cèdres 1750-1780

Résumé

Le coteau des Cèdres de la seigneurie de Soulanges abritait jadis une église et un cimetière. Le site fut délaissé lors de la construction d’une nouvelle église. Une partie du coteau fut emporté par les travaux d’excavation préalables à la construction de la centrale hydroélectrique des Cèdres. Toutefois, les travaux n'ont pas perturbé une partie du terrain sur lequel étaient situés les immeubles religieux et le cimetière dans lequel furent inhumés des centaines de corps. Les auteurs, Jean-Luc Brazeau et Isabelle Aubuchon apportent des preuves confirmant la présence de cette église et de ce cimetière méconnus de l’histoire de la seigneurie de Soulanges. Ils identifient aussi certains pionniers et pionnières inhumés en ces lieux et dont les descendants ont peuplé la région de Vaudreuil-Soulanges et essaimé partout au Canada et en Amérique du Nord.

Table des matières

Introduction

L’année 2014 sera marquée par le 100e anniversaire du parachèvement de la première phase de la construction de la centrale hydroélectrique des Cèdres qui fut mise en service le 15 janvier 1915 [1]. Ce sera bientôt l’occasion de souligner une étape importante du développement de la puissance hydroélectrique du Québec. Cet anniversaire pourrait être aussi le moment de rappeler que le coteau des Cèdres, sur lequel sont installés la centrale et le poste Les Cèdres, fut historiquement le lieu où les seigneurs de Soulanges avaient établi leur domaine incluant un manoir, des bâtiments de ferme et un moulin. Sur ce domaine, avant 1736, on trouvait une chapelle et un presbytère qu’un missionnaire utilisait régulièrement pour les services du culte auprès des censitaires de la seigneurie de Soulanges. Le peuplement de la seigneurie s’accroissant, les registres de la paroisse Saint-Joseph de Soulanges étant ouverts en février 1752, les habitants décidèrent de construire au même endroit une église en bois plus grande, laquelle fut abandonnée en 1780 après la construction d’une première église en pierre sur un nouveau site, soit celui où est érigée aujourd’hui une église en pierre consacrée le 13 février 1881.

Selon les ouvrages historiques qui servent généralement de référence en histoire de la seigneurie de Soulanges et de la paroisse Saint-Joseph des Cèdres, le site de l’église en bois de 1754 aurait été immergé par les travaux de construction de la centrale hydroélectrique des Cèdres en 1912. Contrairement à cette position traditionnelle véhiculée par l’historiographie depuis plus d’un siècle, nous voulons démontrer que le terrain sur lequel l’église était construite retourna dans le patrimoine seigneurial en 1780 et qu’il serait possible d’y retrouver des vestiges de l’église qui y fut abandonnée. Selon les documents que nous avons étudiés, il est non seulement possible de délimiter avec assez de précision le site de l’église, mais encore celui de l’emplacement d’un magasin général et du cimetière dans lequel furent inhumés plus de 600 corps [2].

Cet article est divisé en quatre parties. La première suit un ordre chronologique et porte essentiellement sur la seigneurie de Soulanges et sur le domaine seigneurial jusqu’à sa vente définitive en 1912 à la Cedars Rapids Manufacturing & Power Company. Dans la deuxième partie est établi le périmètre du terrain de l’église de 1754 du coteau des Cèdres. Dans la troisième partie est présenté le dénombrement des personnes qui furent inhumées sous ce même coteau. Dans la dernière partie est dressée une liste d’une centaine de personnes inhumées en cedit lieu pour lesquelles il est possible de prouver une filiation descendante jusqu’à nos jours.

1. Première partie – Le coteau des Cèdres : temps et lieu

Cette première partie comporte trois sous-parties qui donnent progressivement au lecteur les renseignements utiles pour mieux cerner les limites du domaine seigneurial du coteau des Cèdres de la seigneurie de Soulanges.

1.1 La seigneurie de Soulanges 1702-1729

Le 12 octobre 1702, le gouverneur Louis-Hector de Callière et l’intendant François de Beauharnois de la Chaussaye concédaient la seigneurie de Soulanges au sieur Pierre-Jacques de Joybert de Soulanges [3]. Après le décès prématuré dudit sieur le 7 novembre 1702, c’est son épouse Marie-Anne Bécart de Granville et sa fille Geneviève, née posthume, qui héritèrent de la seigneurie, laquelle ne connaîtra un véritable développement qu’après 1716 [4]. Dans un rapport de 1721, le procureur général Mathieu-Benoît Collet signale que la seigneurie de Soulanges compte 25 concessions [5]. L’aveu et dénombrement du 4 mars 1725 indique la présence de dix censitaires occupant 54 arpents de terre de front sur le fleuve Saint-Laurent allant de la pointe du Buisson, près de la pointe des Cascades, jusqu’au domaine du seigneur du coteau des Cèdres. Sur ce domaine, mesurant 12 arpents de front sur 84 de profondeur, étaient bâties une grange de 18 pieds carrés et une maison de pièce sur pièce de 23 pieds sur 17 [6]. Selon toute vraisemblance, Marie-Anne Bécart et sa fille Geneviève n’habitaient point les lieux, étant donné leur noble statut de dames seigneuresses et l’exiguïté de la demeure somme toute modeste.

Partie d'une carte de Vaudreuil-Soulanges datée de 1791, montrant la situation de la seigneurie de Soulanges, les seigneuries qui la bornent, certains lieux géographiques cités dans le texte, ainsi que le domaine du coteau des Cèdres

I05/A,1, Collection MRC de Vaudreuil-Soulanges,
Centre d'histoire La Presqu'île

Le 19 octobre 1728, Geneviève de Joybert de Soulanges épouse à Québec Paul-Joseph Le Moyne de Longueuil, lequel devient propriétaire et seigneur de Soulanges selon le régime matrimonial de l’époque régi par la coutume de Paris [7]. Dès 1729, Paul-Joseph s’intéresse au développement de la seigneurie en concédant une vingtaine de terres devant le notaire Michel Lepailleur de Laferté [8]. Il est permis d’affirmer que cet essor immobilier s’accompagne aussi d’une présence accrue du seigneur dans son domaine du coteau des Cèdres, quoiqu’il soit souvent appelé à remplir des fonctions militaires dans l’immense étendue de la Nouvelle-France féodale [9]. Sous le régime féodal dit aussi seigneurial, un seigneur a comme devoir de tenir feu et lieu dans sa seigneurie ou du moins d’y être représenté par un agent qui y réside. Le domaine de Soulanges, réduit à la fin du XVIIIe siècle à 8 arpents et quart de front sur 40 de profondeur, est situé dans le premier tiers de la seigneurie à 6,5 km de l’extrémité est de la pointe des Cascades. De par ses obligations, le seigneur doit concéder des terres et offrir à ses censitaires des services comme celui d’un moulin. Il doit par ailleurs encourager la religion officielle de l’État, entendons la religion catholique en Nouvelle-France, en offrant à ses censitaires les moyens de la pratiquer dans des conditions favorables. La carte de 1791 modifiée présentée ci-contre aidera le lecteur à situer la seigneurie de Soulanges, les seigneuries qui la bornent, certains lieux géographiques cités ci-après, ainsi que le domaine du coteau des Cèdres [10].

1.2 Recensements 1732-1739

Les recensements de la Nouvelle-France des années 1730 fournissent des données instructives sur la population, les terres en culture, le cheptel et même sur le nombre de fusils et d’épées que possèdent les habitants [11]. On y indique également le nombre et le type de certains bâtiments d’utilité publique. Nous ne retenons que les indications signalant la présence d’une église et d’un moulin pouvant suggérer celle d’un domaine seigneurial à proximité.

Dans le gouvernement de Montréal en 1732, pour les seigneuries de Cavagnial-Vaudreuil et de Soulanges, on signale la présence de 38 familles et d’un moulin à blé. Pour les mêmes seigneuries, en 1736, le recensement mentionne une église, un presbytère, un curé ou missionnaire, un moulin à blé et 103 familles; en 1737, une église, un presbytère, un curé ou missionnaire, un moulin à blé et 106 familles. En 1739, on signale une église, un presbytère, un curé, un moulin à blé, un moulin à scie et 108 familles pour les seigneuries de Cavagnial-Vaudreuil, de Soulanges et pour l’île de Carillon.

Le moulin à blé était établi au coteau des Cèdres. Nous éliminons la possibilité de la présence d’un moulin à blé et d’une église dans la seigneurie de Cavagnial-Vaudreuil. Pour ce faire, nous avons consulté plusieurs actes de concession de cette époque, même jusqu’en 1761, pour y retrouver constamment l’expression suivante : et sujette au moulin de ladite seigneurie quand il y en aura un de construit [12]. Les censitaires de Vaudreuil ne disposaient donc pas d’un moulin dans leur seigneurie, mais avaient accès, non sans peine, au moulin de Soulanges en 1732 et au moulin de la pointe du Moulin de l’île Perrot établi depuis 1708 [13]. Il est connu par ailleurs que la première chapelle de la seigneurie de Vaudreuil date de 1771 [14]. Nous ne retenons pas l’hypothèse de la présence d’un moulin à blé dans l’île de Carillon de la seigneurie d’Argenteuil, alors peu développée. Quant à la possibilité qu’il y ait eu un moulin à blé établi à la pointe des Cascades à cette époque, nous ne l’avons pas retenue, considérant que le seigneur de Soulanges a sans doute voulu établir son premier moulin près de son domaine [15]. Le site stratégique de la pointe du domaine du coteau des Cèdres, baigné par le fleuve, s’avérait un endroit fort propice à l’installation d’un moulin à eau. Le 13 janvier 1740, Paul-Joseph Le Moyne de Longueuil concède à François Leroux dans la seigneurie de Soulanges :

[...] une terre et concession scize sur ladite seigneurie de Soulange contenant trois arpens de frond sur vingt de profondeur, tenant ladite concession par devant à ladite Rivière de Cataracouy [fleuve Saint-Laurent], par derrière aux terres non concédées, d’un coté à Joseph Leroux, son frère, et d’autre coté à Jacques Legros, [avec obligation de] porter ses grains moudre au moulin de ladite seigneurie et non à d’autre à peine de confiscations desdits grains et d’amende arbitraire [...] [16]

La terre de François Leroux était située à 16 arpents et demi (1 km environ) en amont du domaine du coteau des Cèdres. Dès 1731, le seigneur de Soulanges avait concédé plusieurs autres terres en amont du village actuel des Cèdres. Parmi les nombreux censitaires des années 1730, on compte Louis Lalonde, Jean-Baptiste Martin dit St-Jean, François Bissonnette et le farinier Jacques Souchereau dit Langoumois, tous inhumés sous le coteau des Cèdres [17].

Les renseignements fournis par les recensements de 1732-1739 indiquent implicitement que la seigneurie de Soulanges connaissait un essor certain, qu’un domaine seigneurial s’y développait et que des immeubles religieux y étaient érigés et occupés par un curé ou missionnaire.

Copyright © Centre d’histoire La Presqu’île, 2013.


Notes