1 mars 1833 : Lettre de François-Charles à Georges-René

Résumé de la lettre

François-Charles écrit à son neveu Georges-René de Beaujeu habitant au Canada. Il le félicite pour son récent mariage et discute des termes du testament de Saveuse. Il précise ne pas avoir reçu les subsides envoyés par sa belle-sœur par l’entremise de Hart Logan. François-Charles s'inquiète encore du choléra et de sa mort prochaine qui le délivrerait. Finalement, il envoie son portrait à son neveu .

Mots clés

Organisation sociale, activités économiques, réalités politiques, maladie

Transcription


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Lettre du 1 mars 1833, page 1

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Chamant ce 1r mars 1833.

Je ne puis que te féliciter, mon cher neveu, sur ton mariage[1], puisque
le sentiment en fait tous les frais et que sans ce puissant agent,
un lien, tout tissu d’or qu’il puisse être, ne peut que nous entrainer
à la dissipation et prèsque toujours à l’oubli de nos devoirs.
Tu es heureux ( me dis-tu ) hé bien, qu’avons nous a désirer de plus
dans le court passage de cette vie? Tu es jeune, fais toi un avenir.
Mets-toi au courant des affaires, l’homme occuppé n’a pas le tems
de se livrer au folies de la jeunesse. Enfin, mon cher George,
prends toujours pour modèle, ton respectable pere. Il était sans
fortune lorsqu’il se mit à la tête de l’héritage endetté de notre oncle[2];
eh bien, quoique jeune alors, ne sut-il pas dompter les passions de
son âge, et ne s’occupper qu’à cimenter le bonheur dont vous jouissez
aujourd’huy?

Tu ne me dis pas un mot de la part de ta jeune
compagne? Je tiens trop cependant à son amitié, pour ne pas
m’appercevoir de cet oubli; car je veux qu’elle soit bien convaincue
que le sentiment que je te porte, ne peut que réflechir sur elle,
et que je lui souhaitte par conséquent, le même bonheur qu’à
son époux.

Tu parais, mon ami, peu satisfait de ton partage?
Peut être as-tu raison d’y être sensible; mais ne peux tu pas
croire aussi, que ton père craignant ton peu de penchant au travail;


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Lettre du 1 mars 1833, page 2

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n’ait pas voulu ( en te faisant une plus large part ) favoriser tes gouts?
L’empêchement qu’il met à la vente des seigneuries; en serait
bien une preuve. Quelle autre raison aurait-il pû avoir? Il vous
chérissait égallement. Je ne puis donc expliquer autrement ses volontés
à ton égard, que par la volonté qu’il a eue de te forcer au travail, et
par là, te mettre à l’abri des séductions de ton âge[3]. Tu vas, sans doute,
me trouver bien moraliste? Mais je t’offre mon expérience, te parle
comme à mon fils, comme à l’être à qui je désire le plus de bonheur.

N’ayant pas reçu par Mr Hart Logan, les secours que me fait
passer ta mère; je n’ai pas crû devoir le charger de te faire
aussi passer le portrait[4] que tu me demandes; ainsi donc je me
suis décidé à te l’envoyer par Le Hâvre. Je ne te répetterai pas
ce que je mande à ma sœur[5], puisque tu peux voir sa lettre.

Nous sommes toujours sur un volcan, toute l’Europe est dans
dans la plus grande fermentation, la Caroline du Nord
en éprouve déjà les funestes éffets; Dieu préserve le Canada
de cette mortelle épidémie[6]! Tout nous présage icy un bouleversement,
général, et le prêmier coup de canon en sera l’affreux signal;
il faut baisser le rideau sur un aussi funeste avenir.
Pour moi, courbé sous le poids des années; j’attends du
ciel ma prochaine délivrance[7]; mais aussi qu’elle me sera
cruelle; laissant ma bonne et respectable compagne abandonnée


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Lettre du 1 mars 1833, page 3

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à tout l’oprobre de la misère? Mais non… mon
sentiment pour elle m’égare… Eh quoi! n’ai-je pas
en vous tous, le même appui qu’elle eut trouvé dans votre
père qui, lors de notre réunion[8], me promit de ne point
l’abandonner? Ah, mes amis, mes enfans, donnez
moi ce consolant espoir et mes yeux se fermeront en
vous bénissant.

Adieu, mon fils[9], reçois les sincères complimens de ta
bonne tante sur ton mariage, elle me charge en outre,
de t’offrir ainsi qu’à ta compagne tous ses vœux pour
votre bonheur. Ah! ne doutez jamais que ceux de votre
vieil oncle, ne soient les mêmes!

Tout à toi

Le Cte de Beaujeu

P.S. N’ayant point reçu ( comme tu me
le mandais ) par Mr Hart Logan les
secours que ta mère m’a fait passer par le séminaire de St Sulpice;
j’ai crains de charger ce Monsieur, de l’envoi en question; mais d’après
les difficultés que j’aurais éprouvées en le faisant passer par Le Hâvre;
je me suis décidé à prier Mr Logan de vouloir bien s’en
charger[10].


P03/A.280, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Georges-René a épousé Adélaïde de Gaspé, fille de Philippe-Aubert et de Suzanne Allison, le 20 septembre 1832 à St-Jean-Port-Joli au Québec.
  2. Nous n'avons pas fait d'étude exhaustive de la succession de JDE. Cependant, vous pouvez consulter le testament et l'inventaire après décès pour plus de détails.
  3. Georges-René n'entrera en possession des seigneuries qu'à la mort de sa mère, Catherine Chaussegros de Léry. De plus, il ne pouvait pas vendre, aliéner, engager ou hypothéquer ses propriétés sans le consentement de sa mère, et dans le cas où elle serait décédée, il lui fallait attendre d'avoir trente ans révolus pour pouvoir le faire. Pour plus de détails, voir le testament de Saveuse daté du 1 octobre 1831.
  4. Il nous est impossible de savoir qui est le sujet du portrait en question. C'est sans doute François-Charles ou bien Amédée, son fils.
  5. Il s'agit en fait de sa belle-soeur, Catherine Chaussegros de Léry.
  6. C'est encore le choléra qui fait des siennes. L'épidémie s'est poursuivie en 1833 et 1834 sans faire toutefois autant de victimes qu'en 1832.
  7. François-Charles se résigne au sort qui l'accable. Il a maintenant 76 ans et s'attend à mourir bientôt.
  8. Le père de Georges-René, Jacques-Philippe Saveuse, a probablement promis à François-Charles, lors de leur rencontre en France en 1828, de prendre soin de Louise Bénédicte s'il venait à décéder.
  9. Pour François-Charles, son neveu Georges-René est comme son propre fils.
  10. Finalement, l'envoi du portrait s'est fait par l'entremise d'Hart Logan.
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