20 juin 1829 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Chamant à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu qui est de retour au Canada. Il n’a pas su la date de son départ de France mais espère qu’il s’est bien rendu chez lui. Dans cette lettre, il lui explique n’avoir plus d’espoir de recevoir de l’argent de la succession Bongars à St-Domingue alors qu’il se retrouve avec 6000 francs de dettes. Il fait une proposition pour que Jacques-Philippe lui avance la somme sur la pension qu’il reçoit déjà de lui.

Mots clés

Organisation sociale, activités économiques, réalités politiques

Transcription


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Lettre du 20 juin 1829, page 1

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Chamant ce 20 juin 1829.

Malgré ton éxactitude, mon ami, tu m’as laissé cependant
ignorer non seulement ton départ de France, mais encore celui
d’Angleterre; et ce ne peut être que par conjecture que je puis
penser aujourd’huy, qu’il est probable que tu sois rendu à tes
pénates[1]. Dieu veuille que mon espoir ne soit pas trompé et
que tu puisses te réjouir avec tous les tiens, de ton heureux voyage.

Quant à moi, mon ami, le sort s’appèsantit de plus en plus sur
ma vieille tête. Les indemnités de la succession Bongars[2] se
montent à deux cents mille francs, et les oppositions des
créanciers, à plus d’un million. Tu peux juger daprès cet
exposé, que nous ne pouvons, ma femme et moi, qu’être
payés qu’au marc la livre[3], étant regardés comme
créanciers nous mêmes. Tu sais de plus, que le gouvernement
d’Aïty[4], n’ayant encore payé que trente millions, sur les
cent cinquante qu’il avait promis; nous ne pouvons
par conséquent espérer qu’un cinquième de cette même
somme de deux cents mille francs, qui vient de nous
être allouée, et que nous pouvons que partager avec
la multitude de créanciers, dont je viens de te parler.
Nous voila réduits à zéro; mais ce qu’il y a pour moi
de plus certain, et en même tems de plus cruel, ce sont
six mille francs de déttes que jamais je ne pourrai
acquitter, si tu n’acquiesces à l’arrangement que je vais
te proposer.


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Lettre du 20 juin 1829, page 2

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Oui, mon ami, je renoncerais pour jamais à la pension
que tu me dois; si tu prenais l’engagement de me faire
passer de suite la somme en question celle de six mille
francs. Tu m’allégueras, peut être, que nous ne lisons point
dans l’avenir? Sans doute… Mais cependant en cinq années,
tu te rembourcerais un peu plus que la somme que tu
m’aurais avancée et tu te trouverais possesseur de tous mes
droits[5]. Eh bien supposons que Dieu dispose de mes jours
avant cette époque précitée? Pourrais-tu être laizé?
Puisque tu y gagnerais trente mille francs, après en avoir
déjà gagné autant à la mort de mon fils[6]?. Et puis je rends trop
de justice à tes sentimens, pour ne pas être persuadé
que tu y trouverais une plus réelle consolation, en
réflechissant que tu as rendu la paix à ton malheureux
frère, en t’opposant au chagrin qu’il aurait eu de
mourir insolvable.

Voila donc mon ami, a quoi, m’a réduit mon affreuse
destinée! Je me réjouissais, dans les tems plus
heureux, de pouvoir faire ton bonheur; et voila
l’inverse aujourd’huy, c’est de toi dont j’attends le
mien!

Réponds moi de suite, j’ai de toutes manieres le plus
grand besoin de connaître l’etât de ta santé et de
celle de tous les êtres que j’aime et qui t’intéressent.


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Lettre du 20 juin 1829, page 3

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Offre leur de nouvelles assurances de notre inviolable
amitié et dis toi pour nous, tout ce que l’âme la plus
vraie, peut dicter.

Toujours à toi, ton frère

Le Cte de Beaujeu.


P03/A.272, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Nous savons que Saveuse a quitté la France vers l'Angleterre le 24 avril 1829 et qu'il est arrivé à New York le 3 juillet suivant. Si on calcule que la durée du voyage en bateau de Londres à New York prend de 12 à 16 jours, le départ de Londres s'est fait aux environs du 17 ou du 21 juin. La famille est donc restée près de deux mois en Angleterre avant son départ pour le Canada.
  2. Le montant donné par François-Charles semble plausible mais il nous est difficile de donner plus de détails sur cette succession, qui comporte plusieurs co-héritiers de plusieurs propriétés, sans faire une étude exhaustive de cette famille et des réseaux sociaux qu'elle avait créés à St-Domingue. Pour plus d'informations voir le site d'Olivier Gliech.
  3. Au marc la livre, exprime la manière de répartir ce qui doit être reçu ou payé par chacun, en proportion de sa créance.
  4. Au moment où François-Charles écrit cette lettre, Jean-Pierre Boyer est le président d'Haïti. C'est son gouvernement qui négocia les indemnités à verser à la France pour qu'Haïti soit reconnue indépendante.
  5. François-Charles est prêt à renoncer à ses droits pour obtenir le montant de 6000 francs nécessaire à rembourser ses dettes.
  6. Les questions de succession et d'argent reviennent constamment dans les lettres. Il nous est très difficile de connaître exactement les montants qui sont dus à François-Charles, les montants qu'il a effectivement reçus et la provenance du montant de 30 000 francs. Nous manquons d'information pour donner une explication juste et précise.
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