20 mars 1825 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Chamant près de Senlis à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu habitant au Canada. Dans cette lettre, il s’excuse de demander de l’argent à son frère en sachant toutes les obligations que celui-ci a envers sa famille et ses seigneuries. Il espère aussi récupérer ses biens de St-Domingue, toujours dans l’incertitude quant à l’avenir de ceux-ci.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, réalités politiques

Transcription


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Lettre du 20 mars 1825, page 1

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Chamant pres Senlis ce 20 mars 1825.

Je ne puis, mon ami, que vous plaindre sincèrement de ne
pouvoir remplir qu’aux dépens de votre aisance, de votre tranquilité
les charges dont vos biens sont grévés. Il me semble
qu’à votre place j’aimerais mieux les vendre que de
courir les chances désastreuses auxquelles ces mêmes biens
sont soumis de tems à autre. Au reste, mon cher frère, je ne vous
fait cette observation que d’après les vôtres. Rien, daprès ce que
vous me mandez, ne parait vous offrir en eux, un avantage
certain. Vos cencistaires payent mal, les lods et ventes sont
très rares, les débordemens vous ruinent; que prétendre donc
de tels biens? Je répondrai Misère! En effet, voicy trois ans
que je ne reçois que sept, huit, et neuf cents francs par année.
Je fais donc une perte considérable[1] qui jointe à celle dont vous
me parlez, s’élevera à la moitié de la pension que j’espérais
avoir. Cependant, mon ami, malgré la gêne affreuse
où me plonge cette éxcessive réduction; veuillez être convaincu
que je suis loin d’en accuser votre cœur. Une parfaite
reconnaissance, l’amitié la plus vraie, sont, et seront les
sentimens que je vous ai voués. Si j’ai crû pouvoir,
il y a quelques années, vous demander des secours; j’étais
loin de penser alors, que cette offrande de l’amitié fraternelle,
pouvait influer sur l’éxistence de vos enfans, et sur les
secours que vous devez rendre à notre sœur[2]. Convaincu maintenant
de mon erreur, je saurai me taire à l’avenir et supporter ma peine.


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Lettre du 20 mars 1825, page 2

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Vous lirez sans doute dans les gazettes, que le gouvernement
français doit accorder une indemnité aux emigrés dont les
biens fonds ont été vendus à la révolution[3]. Mais par une suite
de mon bonheur, la fortune de ma femme était entiérement
située à St Domingue, et l’on ne dit pas un mot des propriètaires
de cette ile. Dieu soit loue! Si je n’ai recueilli que les
peines amères de l’infortune, en sacrifiant tout ce que je possédais,
à mon devoir; il me reste du moins la douce consolation en
regardant ma tombe, de pouvoir penser qu’elle ne renfermera
point le deshonneur.

J’aime à me flatter, mon ami, que vous jouissez, ainsi que
votre famille, de la plus parfaite santé. Offrez, je vous prie,
mes tendres complimens à ma belle sœur, rappellez moi au
souvenir de vos chers enfans, et croyez moi votre affectionné
frère.

Le Cte de Beaujeu

P.S. Veuillez ne pas m’oublier auprès de notre sœur Beaujette
que j’embrasse de toute mon âme.


P03/A.263, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Des difficultés économiques sont vécues de part et d'autre. Il nous est impossible de vérifier les dires de François-Charles quant aux pertes considérables dont il fait mention. Il faut cependant rappeler que les sommes dues à François-Charles le sont à titre d'héritage. Il est usufruitier du cinquième des revenus des seigneuries de Soulanges et de Nouvelle-Longueuil, mais l'état dans lequel se trouvent celles-ci ne permet pas à son frère de lui envoyer plus d'argent annuellement.
  2. La soeur de François-Charles, Geneviève-Élisabeth, est mariée avec Joseph Biron. Ils ont plusieurs enfants et vivent avec peu de moyens. Elle est aussi usufruitière du cinquième des revenus des seigneuries.
  3. Les émigrés dont les biens ont été confisqués lors de la Révolution seront indemnisés par Charles X, qui règle la question le 23 mars 1825 via la loi du milliard aux émigrés. Il s'agit d'une loi qui prévoit une somme légèrement inférieure à un milliard de francs, somme qui doit être partagée entre cinquante mille nobles en l'espace de cinq ans.
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