1 avril 1823 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Chamant près de Senlis à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu habitant au Canada. Il lui parle de sa santé précaire après un hiver difficile et donne des détails sur ce que cela lui coûte pour vivre au quotidien. Il termine en parlant de la situation en Europe et de sa crainte de voir les communications entre l’Angleterre et le Canada devenir difficiles.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, réalités politiques

Transcription


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Lettre du 1 avril 1823, page 1

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À Chamant[1] près et à Senlis ce 1r avril.

1823.

Je n’ai reçu votre lettre, mon ami, que le cinq de décembre,
ce retard me faisait craindre que la mienne ne vous fut pas
parvenue ou que votre santé en fut une autre cause.
Je n’ai nul besoin de vous dire la joie que j’ai éprouvée
lorsque votre epitre est venue m’assurer du contraire.
Seul, isolé sur une terre qui depuis des années m’est devenue
étrangère, il ne me reste dans ce monde, d’autre ami que
vous, d’autres consolations que votre intérêt, d’autres secours
que ceux que je tiens de votre générosité.[2]

Je vous ai mandé l’année derniere que je m’étais décidé,
pour raison de santé, à me retirer à la campagne; mais
ma santé n’en a pas été mieux traitée. L’hyver a été
si long et si affreux, que je l’ai passé claquemuré dans
ma bicoque n’ayant pour toute société que rhume
sur rhume, que fluxions sur fluxions le tout accompagné
de fiévre et d’insomnie et dans le moment même où je
vous écrit, je suis encore d’une grande faiblesse; j’espère
cependant beaucoup sur la belle saison.

Vous voyez, mon ami, que la fin de ma carriere est bien
pénible à terminer, surtout, plongé, comme je le suis,
dans la plus profonde misère. Veuillez en juger…

Mon azile à la campagne me coute 300 # par
an; je paye aussi la même somme à mon domestique;
tenu par mon état à une mise, sinon recherchée, du moins
décente, je ne puis avoir moins qu’un habit, un pantallon,
une redingotte, un chapeau, une paire de bottes, une
paire de souliers chaque année, sans faire mention
du linge, du chauffage, du blanchissage, ce qui monte
encore à plus de six cents francs; ainsi cette somme


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Lettre du 1 avril 1823, page 2

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jointe à celle dont je viens de vous parler plus haut,
compose plus que celle de ma pension de retraite, puisque
le gouvernement me fait une retenue de 60 # pour les invalides.
Que me reste-t-il pour ma nourriture?....[3]

Mon emmenagement dans mon nouvel azile et quelques
réparations, que j’ai été forcé d’y faire, n’ont pas laissé
que de me couter et par conséquent de me gêner infiniment;
dautant, qu’il ne vous a pas été possible de m’envoyer
plus de six cents soixante francs, cette année[4]. Joignez
à cet état de dénuement une santé délabrée non seulement
par l’âge, mais encore par les chagrins que j’ai éprouvés;
et vous aurez le fidèlle tableau de ma position. Pardon,
mon cher frère, si je ne vous entretiens que de mes peines,
mais ce serait en vain que je chercherais à vous les taire,
mon âme en est trop accablée et jugeant la vôtre daprès
la mienne, je me plais à penser que mes gémissemens
iront droit à votre cœur fraternel.

Nous allons avoir la guèrre avec l’Espagne qui, dans
ce moment est travaillée par la horde infernalle des révolutionnaires,
et va devenir victime de ces cannibales ambitieux, égoïstes,
qui, non seulement sacrifieraient à leur cupidité la
tranquilité de leurs concytoyens; mais leur sang,
mais celui même des auteurs de leurs jours[5]!
Il parait jusqu’à ce moment que l’Angleterre ne prend
aucun parti dans cette guerre[6]; Dieu veuille du moins
que notre correspondance ne soit pas intérrompue!
Que deviendrait alors, votre malheureux frère?

J’aime à penser, mon ami, que vous jouissez
ainsi que ma belle sœur et vos chers enfans,
d’une santé parfaite. Puisse le bonheur vous
être toujours constant, et puisse la providence
m’accorder au moins dans mes peines, cette douce consolation!


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Lettre du 1 avril 1823, page 3

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Offrez, je vous prie à votre chère compagne, à vos
enfans, l’assurance de mes sincères sentimens
et croyez moi pour la vie, le plus affectionné des
frères.

Le Cte de Beaujeu.


P03/A.260, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Il s'agit d'une petite commune du canton de Senlis.
  2. Par ces propos, François-Charles exprime toute sa désillusion sur la France, un pays qui lui est devenu étranger et où il se sent désormais exilé, car la Révolution lui a ravi beaucoup de privilèges qui étaient ceux de son rang.
  3. En additionnant les sommes que François-Charles devait débourser annuellement, on obtient 1260 livres : 300 livres de loyer, 300 livres pour le salaire de son domestique, 600 livres pour son entretien et 60 livres de retenu pour les invalides. Ses dépenses excédaient donc ses revenus de 160 livres puisque ses revenus n’étaient que 1100 livres par année.
  4. Un reçu conservé dans le fonds De Beaujeu confirme ce montant de 660 francs. Cependant, nos recherches ne nous ont pas permis de savoir pourquoi le montant de cette année 1822 est plus bas.
  5. Au moment où François-Charles écrit sa lettre, une campagne appelée Expédition d'Espagne, menée par la France, se prépare afin de rétablir le roi Ferdinand VII d'Espagne sur son trône.
  6. L'Angleterre avait comme doctrine, pendant cette période, de ne pas intervenir dans les affaires intérieures des autres pays.
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