25 mars 1818 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Senlis à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu habitant au Canada. Il le remercie pour l’argent et le portrait qu’il lui a envoyés. Il lui explique qu’il lui envoie aussi son portrait et qu’il vient de perdre son emploi dans les forêts. Il est question de la mort de son frère, Louis-Joseph.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale

Transcription


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Lettre du 25 mars 1818, page 1

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Primata[1]

Senlis ce 25 mars 1818.

J’ai reçu, mon cher frere, les cinquante huit livres sterling
dont vous aviez chargé Mr Hart Logan[2], pour moi. recevez en
je vous prie, mes sincères remercimens ainsi que ceux que je vous
dois pour l’aimable envoi de votre portrait[3]. Votre âme se peindra
facillement toute la sensibilité de la mienne, lorsque je vis les traits
d’un frere que j’ai toujours chéri, sans même le connoitre, d’un ami
que la nature m’avoit donné et dont un destin contraire
m’a séparé. Oui, mon ami, j’ai toujours mis au nombre de mes
plus cuisants chagrins, celui que dès mon enfance, m’a fait
éprouver l’éloignement des miens[4]. Enfin, mon cher frere
si Dieu m’a privé du bonheur de vous connoitre, du plaisir
de vous serrer dans mes bras; du moins m’a-t-il laissé
la douce consolation de penser, que vous comptez sur ma vive
amitié, autant que mon cœur aime à se persuader de la vôtre.
Je viens de faire encadrer votre portrait; il devient ma seule
société, parce que le malheureux est toujours délaissé et qu’après
une révolution aussi affreuse que la notre; il est bien rare de
conserver des amis, c’est donc lui qui les remplace; que n’est-ce
vous même, mon cher frere! Ah! mes peines ne seroient
pas aussi poignantes!

J’aurois voulu, mon ami, vous envoyer mes vieux traits,
mieux déssinés qu’ils ne le sont; mais la mendicité ( le terme
n’est pas trop fort ) où je me trouve, m’a privé de suivre
le désir que j’avois d’aller à Paris, me faire peindre, ce qui ne
m’auroit coûté que six louis; mais six louis! où les prendre?
Dans un moment où je perds une place dans les forêts royales,
poste qui ajoutoit douze cents francs[5] à une éxistence déjà
très foible. Je me plais à croire cependant, que vous agréerez
cette foible copie qui me ressemble beaucoup[6], elle vous donnera
une idée de votre malheureux frere, c’est le seul mérite que
j’y trouve.

Je vous assure, mon ami, que malgré que je n’eusses jamais eu
le plaisir de connoitre le ch[evali]er, au moins par ses lettres,


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Lettre du 25 mars 1818, page 2

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que sa perte m’a été infiniment sensible[7]. La nature peut elle
perdre ses droits dans une âme bien née? Aussi mes larmes
ont coulées pour lui.

Je vois, d’après votre portrait, que vous jouissez d’une parfaite
santé? Ah conservez ce précieux trésor, il appartient aux
êtres aimables qui vous entourent; gardez vous bien ( ainsi que
notre infortuné frère ) d’hazarder une vie qui nous est aussi précieuse.

J’ai soixante et un ans et quatre mois[8], vingt huit années
de souffrances[9], et Dieu m’a conservé la santé! J’en rends
grace à sa sage providence, que ferois-je réduit a la misère
seul au monde, si j’étois infirme? Je n’aurois plus la
main d’un fils pour soulager mes peines; car il y a tout
lieu de penser qu’il n’est plus ce bon Amédée, seule consolation
que j’aurois pû opposer à mes malheurs!

Veuillez, mon ami, me rappeller au souvenir de votre aimable
compagne, parlez lui quelquefois d’un frère qui, aime tout ce qui
vous appartient. Dites aussi à votre jolie famille, que le vieil
oncle, lui envoye mille et mille caresses.

Vous avez bien raison, mon ami, de donner tous les soins
possibles à perfectionner le moral de vos chers enfans; quel
trésor pourriez vous leurs laisser qui, soient préférables à celui
d’une sage éducation?

Adieu, mon cher frere, pensez quelquefois à votre malheureux
ami, a la tendre amitié qu’il vous porte, à la douce satisfaction
que toujours il éprouvera en vous sachant heureux, et
recevez, ainsi que ma chère sœur, mes sincères embrassemens.

Le Cte de Beaujeu

P.S. Rappelez moi à notre sœur
Beaujette, que je plains de toute
mon âme.


P03/A.254, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. François-Charles emploie ce mot pour signifier que cette lettre est la première d’une série de copies conformes à l’originale. Dans cette époque troublée par les guerres incessantes, les routes maritimes n’étaient pas toujours sécuritaires, c’est pourquoi, afin de s’assurer que le courrier arrive à bon port, il était d’usage d’indiquer si la lettre était un original (primata) ou un duplicata (copie).
  2. Il s'agit sans doute du neveu de Hart Logan, homme d'affaires, armateur et constructeur de navires. Ce neveu, aussi prénommé Hart, était le fils de William, frère de Hart. Il aurait été initié aux affaires par son oncle.
  3. François-Charles a reçu le portrait de son frère mais nous ignorons qui a réalisé cette œuvre ni ce qu’il en est advenu.
  4. François-Charles vit séparé de sa famille depuis l'âge de 10 ans, époque à laquelle il s'est installé en France avec son grand-père Paul-Joseph Le Moyne de Longueuil.
  5. Dans la lettre du 12 avril 1817, François-Charles mentionne pourtant que cette place lui donne huit cent francs. A-t-il eu une augmentation ? Se trompe-t-il de montant ? Nous n'avons aucun moyen de vérifier.
  6. Dans l'en-tête de cette page, à gauche, il y a le portrait de François-Charles. Ce document est une photographie du dessin original. Cependant, François-Charles a envoyé deux portraits à son frère et nous ne pouvons savoir si celui-ci est le premier ou le deuxième. Voir la lettre du 1 avril 1819, où il est question du deuxième.
  7. Louis-Joseph de Beaujeu dit le Chevalier est décédé le 5 octobre 1816 à Les Cèdres, à l'âge de 47 ans. Voir sa biographie
  8. François-Charles est né à Québec le 7 novembre 1756. Voir sa biographie
  9. François-Charles a connu furtivement les fastes de la cour, les familles riches du royaume. Son premier mariage s’est rapidement terminé par le décès de son épouse et il a perdu une fille en bas-âge. Il réfère à vingt-huit années de souffrance débutant avec la Révolution qui l’a forcé à s’exiler avec son fils Amédée, puis la perte de ses biens à St-Domingue, la disparition de son fils Amédée décédé durant les guerres napoléoniennes et les troubles avec les armées alliées qui ont détruit et saccagé le peu de biens qui lui restaient. François-Charles a passé une partie de sa vie à chercher de l'argent pour simplement survivre le plus dignement possible.
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