12 avril 1817 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Senlis à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu habitant au Canada. Il lui confirme avoir reçu une lettre et de l’argent de sa part et ajoute qu’il n’a plus de nouvelle d’Amédée. Il est question d’un échange de portraits entre son frère et lui. François-Charles s’informe aussi de son autre frère, parle de la situation dans laquelle il vit et donne les détails financiers de celle-ci.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, éléments du climat

Transcription


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Lettre du 12 avril 1817, page 1

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Primata[1]

Senlis ce 12 avril 1817.

Je n’ai reçu, mon ami, votre lettre dattée du vingt août 1816[2],
que dans le courant de février 1817, dans laquelle vous m’annoncez
que Mr Logan[3] veut bien se charger de me faire toucher une
somme de quarante cinq livres, cours d’Halifax, ce que ce monsieur
a fait effectivement, en m’envoyant par un Anglois de mes
amis ( résidant à Londres ) £ 35.11.4 sterling qui, sans
doute, montent à la somme dont vous me parlez.

Non, mon ami, je n’ai point joui du bonheur de revoir
mon fils, et malgré que je n’aye aucune certitude de sa mort;
je ne puis me faire la moindre illusion sur son éxistence.
Oui, tout est fini pour lui[4]! Cette perte manquoit à toutes mes
peines; Dieu en a voulu combler la mesure, que Sa volonté
soit faite!

Vous ne me dites rien, mon cher frere, de votre compagne, de
vos chers enfans? Ah! ne doutez jamais que tout ce qui vous
intéresse, a des droits sacrés sur mon cœur, qu’un de
mes plus grands chagrins en perdant ma fortune, a bien été
celui de me voir privé de notre réunion. Mais, j’eusse été trop
heureux! Que je souffre, mon bon ami, de ne pouvoir répondre
dans ce moment, à votre demande autant obligeante que sensible!
J’habite une ville qui ne possède pas un seul peintre, il faudroit
donc me rendre à Paris, et ma santé s’y oppose depuis deux
mois. Croyez bien cependant, mon bon ami, que je m’empresserai
à saisir la prémière occasion de vous faire l’envoi que vous me demandez.


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Lettre du 12 avril 1817, page 2

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Que je serois heureux si le peintre en vous offrant mes traits;
pouvoit encore leur donner l’empreinte de mes sentimens pour
vous!

Que vous seriez aimable, mon ami, de me faire aussi l’envoi de
votre portrait? Croyez bien que ce seroit un doux échange
auquel j’attache infiniment de prix!

Pourquoi le chevalier s’est-il donc retiré dans la solitude?
Seroit-il malheureux? Si vous lui écrivez, parlez lui de son
vieux frère, peignez lui mes sentimens, embrassez le pour moi
ainsi que notre bonne sœur.

Les saisons sont boulleversées, nous n’avons plus ni printems
ni été, tout en France est à un prix fou[5], et pas un moyen
d’obtenir la moindre place. On ne s’y occuppe que de
réformes afin de payer la dette contractée avec les puissances
alliées[6]. Jugez, mon ami, après avoir perdu une seconde fois
tout ce que je possédois, l’état pénible où je suis réduit;
je n’ai pour tout moyen d’éxistence qu’une retraite[7] de onze cents
francs, et une place dans les forêts[8] qui me donne huit cents francs,
sur lesquels, je suis obligé de nourrir un cheval qui m’emporte
la moitié de cette dernière somme; joignez encore à cette dépense
dépense, deux mille francs de dettes que j’ai contractées lors de mon dernier
pillage[9], ne possédant, à cette époque, que les vêtemens que j’avois
sur le corps.

Veuillez, mon ami, me rappeller au souvenir de votre compagne,
et de vos enfans, dont j’ignore le nombre, et qui, je me plais
a le penser, vous donnent toute la satisfaction que vous avez
droit d’en attendre.


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Lettre du 12 avril 1817, page 3

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Adieu, mon cher frère, recevez mes sincères remercimens
de vos tendres soins pour moi, n’oubliez pas notre échange
et comptez pour la vie, sur toute l’affection de votre ami et
frère.

Le Cte de Beaujeu


P03/A.253, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. François-Charles emploie ce mot pour signifier que cette lettre est la première d’une série de copies conformes à l’originale. Dans cette époque troublée par les guerres incessantes, les routes maritimes n’étaient pas toujours sécuritaires, c’est pourquoi afin de s’assurer que le courrier arrive à bon port, il était d’usage d’indiquer si la lettre était un original (primata) ou un duplicata (copie).
  2. Cette lettre, datée du 20 août 1816, est sans doute la réponse que Saveuse fait à son frère à sa lettre du 6 mars 1816.
  3. Il s'agit sans doute du neveu de Hart Logan, homme d'affaires, armateur et constructeur de navires. Ce neveu, aussi prénommé Hart, était le fils de William, frère de Hart. Il aurait été initié aux affaires par son oncle.
  4. François-Charles se résigne à l’idée que son fils Amédée soit décédé au cours des campagnes menées par les armées de Bonaparte.
  5. Le 5 avril 1815 eut lieu une première éruption du volcan Tambora, donnant une colonne éruptive de 33 km de hauteur et qui dura 33 heures. À la suite de l'éruption du Tambora, il y eut, en 1816, une année sans été. En effet, l’été fut froid et pluvieux aux Etats-Unis et en Europe, avec comme conséquences directes des récoltes désastreuses qui furent à l’origine de famines.
  6. En 1815, après la défaite de Napoléon, la France est un pays ruiné. Le coût des guerres a été exorbitant, les finances publiques sont à genoux, la dette est colossale. La France doit en plus payer aux alliés une gigantesque indemnité de guerre et entretenir une armée d’occupation. Le pays s’enfonce dans une grave crise économique et il lui faudra une vingtaine d’année pour s’en relever.
  7. François-Charles a obtenu un brevet de colonel en 1814, ce qui lui rapporte une retraite de onze cents francs.
  8. Près de Senlis se trouvent les forêts de Chantilly, d'Ermenonville et d'Halatte qui forment le Massif des Trois Forêts. Il nous est impossible de savoir exactement dans laquelle de ces forêts François-Charles a travaillé. Il était fréquent à cet époque d'offrir le poste de garde-forestier à d'anciens militaires.
  9. Par les armées alliées d'occupation.
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