6 mars 1816 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Senlis à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu habitant au Canada. Il remercie son frère pour l’argent qu’il lui a envoyé et qui est d’ailleurs arrivé à propos. Comme il ne sait pas si Jacques-Philippe a reçu sa dernière lettre, il revient sur les événements qui ont encore bouleversé la France.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, réalités politiques, activités militaires

Transcription


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Lettre du 6 mars 1816, page 1

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Senlis ce 6 mars 1816

Je ne sais, mon cher frere, si vous avez reçu la lettre que je vous
ai écrite au mois de juillet 1815[1], dans laquelle je vous mandois
les nouveaux malheurs que je venois d’eprouver? Il paroit, d’après
celle que Mr Hart Logan[2], ma fait passer de votre part que la
mienne ne vous étoit pas encore parvenue. Je rends grace, mon ami,
à votre sollicitude fraternelle, car sans les cinquante livres
sterling que vous m’avez envoyées, je serois aujourd’huy sans
pain. Jamais un malheureux ne fut secouru plus à propos.
J’étois réduit au dernier période de la misère et demandois
à Dieu de vouloir terminer mon affreuse existence, quand sa
main protectrice me présenta votre lettre, que je bénis mille
et mille fois, en y voyant tracé la sensibilité du meilleur des
freres. Je vous en fais mes remercimens, oui d’aprés mon cœur,
ils sont inappréciables les secours que nous offrent les
soins de l’amitié!

Oui, mon cher frere, après avoir été au nombre des victimes
de notre prémiere révolution, après avoir, pendant vingt cinq
années, couru toutes les chances du malheur; j’osois me
flatter que l’arrivée du plus juste, du meilleur des souverains,
alloit enfin mettre un terme aux meaux de ma patrie; quand
l’anfer vomit, de nouveau, le désolateur du monde! Tout en
France fut boulleversé dans un instant, le crime se montra
avec plus d’audace que jamais, ne laissant aux gens
bien-pensants, d’autre espoir que celui que pouvoient leur
offrir les puissances alliées. Elles vinrent, en effet, mais


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Lettre du 6 mars 1816, page 2

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tout fut chatié, les bons et les méchants; j’ai vû pillé, sous
mes yeux, le peu que je possédois, et je me trouve, à soixante ans,
dénué de tout, et sans aucune ressource d’existence, car je ne
puis même obtenir ma retraite de colonel, tant est grande
la pénurie de nos finances[3]! Non, mon ami, jamais il ne
fut une position plus deplorable que la mienne! Quelle
place puis-je solliciter? Qui n’a suivi que la carrière militaire,
n’est propre qu’à cet etat, et l’âge m’oblige à le quitter.

Je ne reçois aucune nouvelle, aucun renseignement sur le sort
de mon fils. Dieu, sans doute a disposé des ses jours[4]!
Je mets cette peine aux pieds de la croix, ainsi que toutes
celles dont je suis accablées.

Il m’est consolant cependant, de penser, mon ami, que vous êtes
tranquille et heureux au sein de votre aimable famille. Ah! loin
de vous a jamais, les tribulations que j’eprouve! Dieu veuille
entendre mes vœux, et la coupe de fiel qu’il me présente, me
deviendra moins amère! Ah! croyez le bien, mon cher Saveuse,
que malgré que je sois privé du bonheur de vous connoitre,
que je vous regarde comme un ami qui m’est donné par la
nature et que vos droits sur mon cœur n’en sont que plus
sacrés. Puis-je donc; mon cher frere, d’après mes sentimens
pour vous, mettre en doute la délicatesse de votre conduite
à mon egard; et traiter avec vous, comme je le ferois avec un
etranger? Loin de moi une conduite aussi révoltante! J’ai
pû vous faire quelques réflexions sur les réparations
que vous avez faites au seigneuries; je ne prétends pas


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Lettre du 6 mars 1816, page 3

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pour cela, que vous n’en ayez point le droit, j’admets même
qu’elles sont nécessaires; mais, mon ami, ne vous est-il pas
nécessaire aussi, de me donner le morceau de pain dont la
providence vous a chargé pour moi? Ah! sans doute, vous
venez de m’en donnez la preuve, et je vous en renouvelle mes
sincères remercimens.

Ne parlons jamais, je vous en conjure, d’aucun intérêt entre
nous, vous connoissez mon âge, ma position ce sont les seuls
droits que je veux vous offrir, heureux, si vous voulez les fortifier
de la sainte amitié fraternelle!

Notre tempête est enfin appaisée. Louis, tel que l’astre du jour,
a dispersé bientôt tous les nuages, et la bonté, la rare
prudence, de ce monarque, nous présagent un avenir heureux[5].

Adieu, mon ami, ne m’oubliez pas auprès de votre aimable
compagne, de vos chers enfants et que j’embrasse de tout mon
cœur. Pensez quelquefois à votre malheureux frere, et comptez
sur son inviolable amitié.

Le Cte de Beaujeu

P.S. Embrassez le ch[evali]er pour
moi. Dites lui bien que je l’aime
comme je vous aime. Ah! faut-il que je sois a jamais privé de
vous voir, de vous prêsser sur mon cœur! Que ma bonne
sœur Beaujette, croye bien que je la comprends dans mes
regrets.

Voila ma nouvelle adresse.
Rue Basse du Rempart,
À Senlis. Département de L’oise.


P03/A.250, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. À notre connaissance, François-Charles n'a pas écrit sa lettre en juillet 1815 mais plutôt le 1 octobre 1815.
  2. Il s'agit sans doute du neveu de Hart Logan, homme d'affaires, armateur et constructeur de navires. Ce neveu, aussi prénommé Hart, était le fils de William, frère de Hart. Il aurait été initié aux affaires par son oncle.
  3. Les guerres napoléoniennes ont couté une fortune au pays. Sur les détails de cette période historique, voir la lettre précédente du 1 octobre 1815.
  4. François-Charles commence à admettre qu'Amédée est probablement mort.
  5. Louis XVIII demeurera sur le trône de France jusqu’à sa mort, le 16 septembre 1824.
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