22 février 1815 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

Dans cette lettre rédigée à Ognon, près de Senlis, en Franche-Comté, François-Charles écrit à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu résident au Canada. Il lui annonce qu’il a bien reçu l’argent qu'il lui a fait parvenir et lui explique qu’à sa connaissance, leur oncle, l’abbé de Beaujeu, ne l’a jamais aidé financièrement dans sa jeunesse et qu’il considère ne pas avoir reçu sa juste part d’héritage. Il ajoute que sa situation financière est toujours difficile mais que le roi vient de le décorer de la Croix de Saint-Louis, de lui accorder le brevet de colonel et de lui rendre son titre de comte.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, activités militaires

Transcription


Page 1
Lettre du 22 février 1815, page 1

Cliquez pour agrandir

Mon cher frère, j’ai reçu de Mr. Geo Gellespie[1] deux milles
cent vingt neuf livres[2] qui ont été le produit des cent livres
sterling que vous m’avez fait passer par Mr Hart Logan[3].
Recevez-en, je vous prie, mes sincères remercimens.

Vous paroissez affecté, mon ami, de quelques exprêssions dont
je me suis servies dans la lettre que je vous ai écrite le 16
juin 1814, j’ai cherché, mais en vain, la minute de cette même
lettre, et je ne puis par conséquent opposer à votre reproche, que
mon cœur fraternel qui vous assure n’avoir jamais eu la volonté
d’attaquer votre honneur qui, sans doute, m’est aussi précieux
que le mien. Il est vrai, que dans l’affreuse position dans la
quelle je me trouve, que la reclamation que vous m’avez faite, avoit
droit de me surprendre et même de me porter à douter de
votre sensibilité à mon egard; mais je ne puis avoir été plus
loin. Vous me mandez, mon cher frere, que notre oncle[4] vous
a dit qu’il avoit contribué de sa bourse à mon avancement
dans le monde? Je jure que mon oncle, l’abbé de Beaujeu[5],
ne m’en a jamais parlé, et je n’ai connu d’autre parens que
ce même oncle et un cousin, qui ayent coopéré à l’existence
de ma jeunesse, car une fois entré au service, la providence
seule m’a conduit, Dieu veuille me l’accorder jusqu’au tombeau!
Je suis loin de penser la succession de notre oncle plus forte
que vous la faites monter; mais je ne puis dire comme vous
au sujet des avantages que vous devez en retirer. Voila
près de huit ans que vous êtes en possession de tous les
biens, et nous autres pensionnés, nous n’avons encore rien
touché, au contraire, nous devenons vos débiteurs d’après


Page 2
Lettre du 22 février 1815, page 2

Cliquez pour agrandir

les embellissemens que vous faites aux seigneuries[6].

Dites, mon cher frere, si à l’âge où je suis, et d’après
la marche que vous tenez, je puis compter sur le morceau
de pain, que mon oncle croyoit, sans doute, m’avoir laissé?
Oui je vous le repette, cette succession, selon les clauses, dont
vous faites mention, est vraiment illusoire pour vos freres
et sœurs.

Rien n’a changé mon sort malheureux quant à la fortune;
quelques stériles honneurs sont venues offrir quelques
diversions à mes peines. Le Roi m’a fait chevalier de
l’ordre royal et militaire de St. Louis[7] et de plus m’a
accordé le brevet de colonel[8]; mais tout cela ne me
donne point un sou et devient plutôt un sujet de
dépense. Je demande une place, mais que de personnes
à placer! Vous ne savez donc pas, mon ami, que les
femmes en France ne portent aucun titre à leurs maris[9]?
Celui de comte que j’avois pris quelques années avant
la révolution au moment où j’eus l’honneur d’être présenté
à Louis Seize, vient de m’être rendu ainsi qu’à tous
les anciens nobles titrés. Notre famille tire son origine
du Dauphiné, elle très ancienne puisqu’elle datte
au dela des Croisades[10], j’avois, à l’epoque de ma fortune,
rassemblé un grand nombre de titres, mais je les ai
tous perdus à la funeste catastrophe de la France, ainsi
que tout ce que je possédois. Il ne me reste que mon
contrat de mariage et mes lettres de services pour
preuves de ce que je suis.


Page 3
Lettre du 22 février 1815, page 3

Cliquez pour agrandir

Je n’ai aucune nouvelle de mon malheureux fils.
J’attends, avec la plus grande impatience, la belle saison,
espérant encore le revoir à cette epoque, fasse le ciel que
je ne sois pas trompé!

Je ne vous donne point mon adresse au village que
j’habite, dans la crainte que vos lettres ne soient perdues.
Monsieur Périer, ancien notaire, homme riche et propriétaire
à Paris, m’ayant permis de vous donner mon adresse chez
lui, offre plus de sureté à notre correspondance; ainsi
veuillez toujours me faire passer vos lettres à son domicile.

Adieu, mon ami, je vous souhaitte tout le bonheur
possible. Aimez votre vieux frere, pensez quelquefois
à sa pénible éxistence, et comptez toujours, ainsi que
votre compagne, sur ma constante amitié.

Le Cte de Beaujeu

P.S.
Je suis bien peiné de la perte de notre jeune sœur[11].
Embrassez pour moi le silencieux chevalier, je désire
bien le savoir heureux. Rappellez moi au souvenir
de ma bonne Beaujette que je n’ai jamais oubliée, malgré
son indifférence pour moi.

À Ognon[12] près Senlis ce 22 février 1815.

Chez Mr Périer rue de Vendôme No 3 au Marais.
Paris


P03/A.246, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. George Gillespie était un marchand écossais.
  2. Ici, François-Charles fait une erreur. Il ne s'agit pas de livres mais de francs :  100 £ font 2 129 francs. Voir la page explicative sur la monnaie
  3. Il s'agit sans doute du neveu de Hart Logan, homme d'affaires, armateur et constructeur de navires. Ce neveu, aussi prénommé Hart, était le fils de William, frère de Hart. Il aurait été initié aux affaires par son oncle.
  4. L'oncle en question est Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil. Il faut se rappeller que François-Charles est arrivé en France à l'âge de 10 ans avec son grand-père, Paul-Joseph, le père de JDE. JDE étant resté au Canada, il avait la charge d'administrer les seigneuries et donc probablement d'envoyer de l'argent pour aider à l'entretien de François-Charles et de Paul-Joseph.
  5. Il s’agit de l’abbé Louis-Joseph de Beaujeu alors sulpicien à Paris. Ne pas confondre avec le frère de François-Charles aussi prénommé Louis-Joseph.
  6. Dans la perception de François-Charles, son frère tire quand même des revenus de ses seigneuries malgré l’embellissement apporté au domaine, et c’est grâce à l’argent qui lui est dû, à lui et au reste de sa fratrie, que Saveuse peut se permettre d’améliorer l’infrastructure de ses seigneuries.
  7. Avant la Révolution, la Croix de Saint-Louis constituait la plus haute distinction du Royaume. En 1802, Bonaparte la remplacera par la Légion d'honneur. En 1814, le roi Louis XVIII rétablissait l’ordre de Saint-Louis pour le substituer à la Légion d'honneur. L’ordre de Saint-Louis fut supprimé définitivement en 1830 en faveur de la Légion d'honneur.
  8. Comme François-Charles était pensionné militaire, ce n'était qu'un titre honorifique lui permettant de recevoir une rente. Cependant, avec cet honneur, venaient certaines dépenses dûes à son rang social. À cet époque, Louis XVIII a d'ailleurs accordé plusieurs de ces brevets.
  9. Dans le royaume de France, la transmission des titres se faisait par primogéniture masculine. Les femmes ne portaient pas de titre en propre.
  10. Cette affiliation aux Beaujeu des croisades reste toutefois à démontrer.
  11. Antoinette-Adélaïde est décédée le 9 juillet 1813.
  12. La commune d'Ognon est située au sud-est de la Forêt d'Halatte, dans l’Oise, à environ 6 km de Senlis.
Retour vers le haut de la page