16 juin 1814 : Lettre de François-Charles à Saveuse

Résumé de la lettre

Dans cette lettre qui est un duplicata de la lettre précédente dattée approximativement du 16 avril 1814, François-Charles reprend à peu près les mêmes propos qu'il avait tenus à son frère Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu habitant au Canada. Il réitère qu’il n’a pas eu de nouvelles de lui depuis le 12 septembre 1809, lui reproche de ne pas lui avoir écrit, ni fait passer d’argent en France. François-Charles s’étonne également de ne pas avoir reçu sa part d’héritage provenant de sa mère, part qu'il évalue à 8 400 livres. Il annonce en postscriptum qu’il a repris son tire de comte depuis le retour du roi sur le trône de France. Il attend d’être décoré de la Croix de Saint-Louis et termine en déclarant qu’il n’a plus de nouvelle d’Amédée depuis deux ans.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, activités militaires

Transcription


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Lettre du 16 avril 1814, page 1

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Duplicata

Paris ce 16 juin 1814

Je vous ai écrit, mon ami, par les prémiers vaisseaux partis d’Angleterre
pour le Canada[1]. Je n’ai point reçu d’autres lettres de vous que celle dattée
du douze septembre 1809 dans laquelle vous m’appreniez la mort de
notre oncle et ses volontés à mon egard[2]. Comment est-il possible que
sachant la cruelle position où je suis réduit, vous n’ayez pû trouver,
aucun moyen de me faire parvenir quelques secours? Il est bien rare
cependant, que les banquiers malgré la guerre même, ne trouvent pas
des occasions de correspondre; et je sais aujourd’huy, qu’un nommé
Pergaud[3], banquier a Paris a toujours fait des affaires avec Londres.
Mais relegué dans un village éloigné de Paris, enchainé par la misère
de maniere à ne pouvoir m’y transporter, et par conséquent nullement
au courant de ce qui s’y passoit, je n’ai pû profiter de l’occasion dont
je viens de vous parler. Enfin, Dieu soit loué! la paix est signée entre
nos puissances[4], la correspondance et le commerce vont donc devenir entr’elles
très actifs; et je me plais à penser; mon ami, que vous vous emprêsserez
à me retirer de la situation cruelle où je suis réduit depuis douze ans, en
prenant des arrangemens surs pour me faire toucher soit par quartier,
soit par six mois, la pension de douze cents livres ou francs, que vous
me devez sur les biens que vous avez hérités de notre oncle.

Je vous répette dans cette lettre ce que je vous dis dans ma prémière[5], que
j’ai été on ne peut plus affecté de vous voir reclamer la somme que mon
oncle m’avoit fait passer lors de mon départ d’Angleterre; en me signifiant
qu’il est de toute justice, que cette somme soit portée à la masse commune.
Comment le seul secours que j’avois reçu de mon oncle, pendant sa vie,
seroit reclamée; lorsque tous ceux qu’il vous a prodigués ainsi qu’au ch[evali]er,
ne le seroient pas? Ce peut-il qu’une semblable réclamation soit faite
par un homme aussi juste que l’étoit mon oncle, par un parent qui
m’aimoit, et qui même, daprès vos propres expressions, avoit une vraie
prédilection pour moi? Je vous avoue que cela me passe, surtout lorsqu’il
vous combloit au dépens, j’ose le dire, de vos malheureux freres. Enfin
vous ferez comme bon vous sembleras, mais souvenez vous cependant,


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Lettre du 16 avril 1814, page 2

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qu’il fut un tems plus heureux pour moi, où mon cœur se promettoit
la douce jouissance de vous traiter plus généreusement et surtout d’une
maniere plus digne d’un bon frere[6].

Je ne sais au juste ce qu’il me revient, tant de ma mere que de mon oncle;
mais à ne compter que sur ma pension, il me revenoit au mois de janvier
8,400 £[7], somme que je vous prie de me faire passer le plutôt possible, car il
n’est d’aucune justice, que je languisse dans la misère; lorsque vous avez à moi
les moyens de m’en retirer, et que surtout vous êtes en possession d’une
très belle existence.

Malgré, mon cher Saveuse, que mon âme soit affectée de la reclamation
en quéstion, elle ne sera jamais dénaturée et si parfois les expressions
de cette lettre tiennent un peu des sensassions pénibles que j’éprouve, je
n’en suis pas moins un parent attaché et vous prie de croire que tout
ce qui vous arrivera d’heureux, ou malheureux, me sera toujours personnel.
C’est à ce titre, que je vous demande de vos nouvelles, de celles de ma belle sœur,
de vos enfants, que j’embrasse ainsi que leurs pére et mére.

Tout à vous votre frere

Le Cte de Beaujeu[8]

P.S. J’ai repris mon titre depuis
que les Bourbons sont remontés
sur le trone de France, et j’attends de jour en jour la croix de St. Louis
que je possedérois depuis des années, sans les malheurs de notre
révolution[9].

Voila deux ans que je ne reçois aucune nouvelle de mon pauvre Amédée.
Je ne sais si je dois pleurer sa perte, où s’il est prisonnier en Russie?
Ces prisonniers nous sont rendus d’après la paix; mais leur rentrée
en France ne peut être prochaine. Dieu veuille que mon malheureux
fils soit du nombre. Si j’étois assez heureux pour le revoir, je trouverois
maintenant tous les moyens possibles de le bien placer, et St. Domingue
revenant a la France, il jouiroit encore sinon d’une grande fortune,
du moins d’une existence honnête[10].

J’embrasse de toute mon âme le chevalier et ma sœur, malgré qu’il paroisse
à leur silence, qu’ils ne savent pas que j’existe.


P03/A.242, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. François-Charles fait référence à sa lettre précédente écrite vers le 16 avril 1814.
  2. Nous n'avons pas fait d'étude exhaustive de la succession de JDE. Cependant, vous pouvez consulter le testament et l'inventaire après décès pour plus de détails.
  3. Il s'agit peut-être d'Alphonse Claude Charles Bernardin, comte Perregaux, qui fut banquier à Paris pendant ces mêmes années.
  4. Le traité de Paris du 30 mai 1814 fixe les frontières de la France après la défaite de Napoléon qui est déporté à l’île d'Elbe. Le Royaume-Uni rétrocède à la France la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion, mais conserve l'île Maurice. Haïti reste indépendante.
  5. Voir la lettre précédente écrite vers le 16 avril 1814.
  6. Pour toutes les questions de succession, voir les documents suivants: le testament et l'inventaire après décès.
  7. Dans la lettre du 12 septembre 1809, Saveuse mentionne un montant de 5 520 £ qui est dû à François-Charles, venant de la succession de sa mère, et il lui offre un montant de 2 880 £ en plus. Ce qui fait un total de 8 400 £.
  8. François-Charles avait parfaitement le droit de reprendre son titre puisque dans la charte du 4 juin 1814, octroyée par Louis XVIII, la noblesse ancienne est rétablie dans ses titres, la noblesse impériale conserve les siens.
  9. Avant la Révolution, la Croix de Saint-Louis constituait la plus haute distinction du Royaume. En 1802, Bonaparte la remplacera par la Légion d'honneur. En 1814, le roi Louis XVIII rétablissait l’ordre de Saint-Louis pour le substituer à la Légion d'honneur. L’ordre de Saint-Louis fut supprimé définitivement en 1830 en faveur de la Légion d'honneur. Finalement, François-Charles obtiendra sa croix le 13 septembre 1814.
  10. Même si Amédée avait survécu, il n’aurait pu retrouver ses biens à St-Domingue puisque, selon les clauses du Traité de Paris de 1814, Haïti demeurait un pays indépendant.
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