12 septembre 1809 : Lettre de Saveuse à François-Charles

Résumé de la lettre

Jacques Philippe Saveuse de Beaujeu écrit du Canada à son frère François-Charles en France. Il l’informe du décès de Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil, leur oncle, et donne quelques nouvelles de ses frères et sœurs. Il lui annonce qu’il hérite du cinquième des revenus des seigneuries de Soulanges et de Nouvelle-Longueuil. Il lui rappelle une dette qu’il avait contractée auprès de son oncle et l’informe également qu’il lui fait parvenir de l’argent, bien qu’il ne sache pas exactement où il réside. Il lui donne des renseignements sur certains contacts à Philadelphie et en Angleterre, et l’invite à revenir au Canada.

Mots clés

Testament, réalités économiques, régime seigneurial

Transcription


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Lettre du 12 septembre 1809, page 1

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1ère 1809 [12 septembre]

Mon cher frère,

J’ai reçu par la voie de l’Amérique, le 16e janvier 1808,
vos deux lettres datées, des 1er & 10e août 1807, et le 22 juillet 1809,
celle datée aussi de Paris du 1er decembre 1808, numérotée 6me, les autres ne
me sont pas encore parvenues, la personne à qui vous adréssiez les premieres
n’étant plus. Je les ai décachetées. Oui, mon cher ami, cette personne qui
nous étoit si chère, ce bon oncle n’est plus, nous avons eus le chagrin de
le perdre le 19e janvier 1807, après une longue et douloureuse maladie. Nous
nous entretenions souvent de vous et plaignions votre malheureux sort,
n’ayant pas alors entendu parler de vous, ni reçu de vos lettres depuis
votre rentrée en France, vous devez juger de notre inquiétude, ce cher
oncle ne cessoit de parler de vous, et avoit pour vous je puis vous assurer
un attachement particulier dont vous vous seriez certainement
bien apperçu si vous eussiez eu l’avantage d’être auprès de lui,
surtout dans sa dernière maladie.

J’ai encore à vous apprendre,
car il y a apparence que vous ne l’avez pas su, et que nos lettres ne
vous seroient pas parvenues, la mort de notre mère du 26 décembre
1803, nous avons eus le bonheur de lui rendre les derniers devoirs,
elle étoit chez notre oncle qui je vous assure n’épargnoit rien pour
alléger ses peines. Elle est morte dans sa 68e année epuisée de
maladie. Elle a fait un testament dont notre oncle fût l’exécuteur,
nous y sommes egalement partagés ou appellés, avec cette différence que la part
afférente aux filles est substituées à leur enfants, et placée par l’exécuteur sur
biens réels, et la notre en propre après les dettes payées, la vente du mobilier
a à peine suffi pour payer les frais de maladie, funéraires & d’inventaire &
celle des fonds s’est montée à 50000 francs, et les dettes passives tant
hypothécaires que chirographaires, en étant déduites & payées, il nous a resté
à chacun 5520£. La succession de notre oncle est actuellement chargée
et vous est comptable de cette somme.

Notre oncle par son testament
du 21e novembre 1806 m’a institué son légataire universel et exécuteur,
ce qu’il auroit certainement fait en votre faveur si vous eussiez été auprès de
lui, où si les circonstances lui eussent alors légalement & convenablement
permis, vous êtes cependant pour quelque chose dans ce testament,
et voici comment.

Je suis chargé en ma qualité de légataire
de ses seigneuries de Soulanges et de Nouvelle Longueuïl et autres immeubles
en dépendants, de vous tenir compte, votre vie durant seulement, ainsi
qu’à mes autres frère et sœurs, à chacun du 5me des revenus de ces seigneuries,
après cependant toutes les dettes & legs payés, cette clause est de rigueur,
ces dettes passives, tant hypothécaires que chirographaires et legs
compris aussi les frais de maladie, funéraires et d’inventaire se
montent à environ 80000£, les dettes actives et arrérages dus par
les tenanciers des dites seigneuries se montent à 24000£, dont
la moitié au moins très douteuses, vu l’extrême pauvreté de la majeure
partie de ces tenanciers, et le reste à être recouvré avec le tems peut-être
éloigné ou à grands frais s’il falloit les poursuivre en loi, il faut
vous observer que ces seigneuries sont en très mauvais ordre, notre pauvre
oncle les ayant beaucoup négligées par son éloignement, et que les agents à
qui il se confioit, ne lui rendoient souvent compte que quand et
comme il leur plaisoit. Je suis encore tenu par ce testament, en
sus du 5me susmentionné de payer après votre mort, et aussi après celle
de mes frères & sœurs, à vos et à leurs enfants légitimes alors vivants, par
souche et en proportion, une somme de 24000£, mais toujours bien entendu
après les dettes payées, c'est-à-dire, que votre fils, après votre mort, s’il est seul,


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Lettre du 12 septembre 1809, page 2

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aura droit d’exiger cette somme entiere de 24000£. Tels sont exactement et
sur mon honneur les termes et clauses de ce testament. Le revenu annuel
de ces seigneuries, n’excède pas actuellement £500 où 12000 francs. Le
produit de la vente des mobiliers a été employé à payer en partie les frais
de maladie, funéraires & d’inventaire etc. J’ai été obligé de payer jusqu’à
présent de mon propre argent, les intérêts des autres dettes hypothécaires,
et même de vendre une maison qui m’appartenoit pour éteindre
le capital d’une de ces dettes. Voila au juste l’état de cette succession,
si les revenus et le tems me permettent de mettre ces seigneuries sur
un meilleur pied et pouvoir les augmenter, elles seront assez avantageuses
à mes enfants par la suite.

Vous avez appris sans doute que j’étois marié;
je le suis depuis six ans à une Dlle de Léry, sœur de Mr Chaussegros de Léry
que vous avez connu en Europe et qui est actuellement sur ses biens en
Canada.

J’ai quatre enfants vivants dont un garçon seulement, notre frêre Chevalier
demeure avec moi et est actuellement sans emploi, depuis que le régiment ou il
étoit a été congédié, nos sœurs demeurent dans la seigneurie de Soulanges
isolées & pas trop à leur aise. L’ainée Beaujette a quatre enfants, dont trois
garçons, et l’autre a deux enfants en bas âge, le mari de cette dernière qui
est d’une bonne conduite, est agent des seigneuries, il a d’ailleurs une
assez bonne éducation et beaucoup d’émulation.

Je vois par une
de vos lettres à notre oncle datée de Londres du 1er avril 1802, que vous
reconnoissez avoir reçu de lui une somme de £ 200 qu’il vous auroit
fait parvenir dans votre extrême besoin, il paroit aussi par la
lettre qu’il vous écrivoit à cette occasion, qu’il vouloit bien vous avancer
cette somme sur les espérances que vous pouviez avoir dans sa succession
future ou celle de votre mère, n’entendant rien diminuer pour cela
de la part des autres, mais que c’étoit seulement un prêt pour
vous soulager dans votre infortune alors. Je me rappelle d’y avoir
aussi contribué en quelque chose, quoique peu. Je pouvois cependant
plus qu’à présent, n’importe mon cher ami, je suis trop
sensible à votre malheureux sort pour ne pas me gêner un peu &
vous offrir mes services de bon cœur, vous pouvez donc tirer sur moi,
une somme de £ 120 cours d’halifax, étant le cours actuel du Bas
Canada, ou 2880 # livres de 20 coppens; ou 480 piastres d’Espagne.
Je desirerois bien mon cher frère vous faire toucher cette somme
au plutôt. Mais comment le faire dans le pays que vous habitez
actuellement, et ou on ne peut communiquer qu’avec beaucoup
de difficultés et de grandes précautions.

Vous me parlez de Mr
Brickwood négt en Angleterre, je me suis adressé il y a trois ans
à ce même Mr qui a bien voulu me répondre que malgré ses informations
réitérées, il n’auroit pas entendu parler de vous, ni reçu de vos lettres
depuis votre rentrée en France, cependant je m’y adresserai derechef.

L’on m’indique encore un moyen par la voie de l’Amérique
que je vais tenter. Voyez aussi de votre côté s’il pourra réussir.
L’on me cite un Mr Arnous négt à Nantes; et Mesrs John
et Edward Gernon négts à Bordeaux qui font de grandes affaires
avec leurs frères négts à Philadelphie, en grande réputtation dans cet
endroit, et en Europe, l’un est Mr Nicolas Arnous marchand
à Philadelphie et l’autre Mr Patrick Gernon écuier aussi de
Philadelphie. Prenez des informations des banquiers à Paris qui
pourroient peut-être faire affaire avec ces Mesrs, et vous confirmer


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Lettre du 12 septembre 1809, page 3

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dans la confiance que l’on doit avoir en eux, ou bien écrivez de nouveau à Mr
Brickwood à ce sujet, et peut-être réussirez-vous mieux cette fois. Vous pouvez
être assuré mon cher ami que je serai toujours prêt à faire honneur à la
traîte que vous pourrez tirer sur moi, pourvu qu’elle soit bien faite et que
je puisse en avoir reçu et décharge sûre & suffisante. Puisque comme vous me
le marquez, vous êtes si malheureux dans le pays que vous habitez
actuellement, pourquoi donc ne tenteriez-vous pas de venir en Amérique?
Vous y seriez certainement plus à proximité pour être secouru, et peut-être
à moins de frais et de difficultés, je dois laisser cela à votre discrétion.

Je suis flatté d’apprendre que votre cher fils soit auprès de vous, et
qu’il continue toujours à vous donner de la consolation, agréable suite de
la bonne éducation que vous lui avez donnée, permettez qu’il trouve ici
l’assurance de notre souvenir et tendre affection, toute la famille
se joignant à moi vous embrasse tendrement, et en vous souhaitant
plus de bonheur, veuillez me croire avec sincérité

Mon cher ami

Votre tendre & affectionné frère

S. de Beaujeu

P.S. Voila mon adresse
Mr Saveuse de Beaujeu ecr
Greffier de la cour du banc du
Roi, du district de Montreal en
Canada

Je vous écris aussi six lettres
toutes numérotées & contenant
le même style.


P03/I.084, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

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