17 mars 1803 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Rouen, en Normandie, à son oncle maternel Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil habitant au Canada. Il lui confirme réception de sa lettre lui annonçant le décès de son père. Il se plaint de ne pas encore avoir obtenu son amnistie alors qu'il est rentré depuis sept mois en France. Il apprend à son oncle la mort du fils de monsieur Lignery, décédé à la Martinique, et lui confirme qu’il n’a pas l’intention de se rendre à St-Domingue.

Mots clés

Organisation sociale, réalités politiques, maladies

Transcription


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Lettre du 17 mars 1803, page 1

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Rouen ce 17 mars

[Répondu le 12 octobre 1803][1]

Mon cher oncle

J’ai reçu la lettre dans laquelle vous m’annonciez la
mort de mon malheureux père[2]. Je n’ai jamais éprouvé
une perte plus cruelle pour mon cœur; qu’il m’eut été
consolant de pouvoir le serrer dans mes bras avant cette
séparation éternelle! Mais tel devoit être mon sort,
ne suis je pas réservé aux peines les plus cuisantes?

Oui, mon cher oncle, je suis toujours aussi
malheureux, je n’ai pu depuis sept mois que je suis
rentré dans ma patrie, obtenir mon amnistie,
formalité sans la quelle je ne puis vaquer à mes
affaires[3]; je ne perds cependant pas courage on me
la fait espérer de jour en jour et j’attends ce moment
avec la plus grande impatience.

Lignery[4] parent de Mme Foucault[5] et le notre par conséquent,
m’a mandé il y a deux jours, que cette malheureuse
mère, venoit d’apprendre la mort de son fils décédé à
La Martinique[6]. C’est le seul enfant qu’elle ait, jugez
de sa profonde douleur. Je ne sais si je me suis
mal expliqué dans la lettre où je vous mandois
mon départ pour France, mais jamais je n’ai eu


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Lettre du 17 mars 1803, page 2

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l’intention de vous faire entendre que mon projet etoit
d’aller à St Domingue, comme vous l’avez mandé à ma
cousine Foucault[7]. Non, assurément, mon cher oncle,
je n’irai point dans un païs qui toujours est en proie
aux fléaux de la guerre et de la peste[8]. D’ailleurs
je ne suis pas de ces pères qui ne connoissent de
bonheur pour leurs enfans, qu’une immense fortune.
Le mien doit être heureux daprès les principes que je
lui ai inculqués, si la providence lui conserve une
honnête aisance. Un autre motif bien plus puissant
encore, c’est que je n’abandonnerai jamais mon fils
qu’il ne soit en âge de se conduire seul, et qu’en
prenant le parti que vous pensiez que je prendrois
qu’il faudroit ou l’abandonner, ou le conduire avec moi
à une mort certaine.

Que je vous rends de graces, mon cher oncle, d’avoir retiré
ma tendre mere auprès de vous. Votre amitié, votre
société, sont bien faites pour alléger les peines qu’elle
éprouve. Oui, le meilleur des oncles, vous avez toujours
été notre second père, soyez le en chef actuellement,
que de titres vous avez à notre respectueuse tendresse!
Combien mon cœur est sensible a toutes vos bontés, se
complait a vous donner ce nom!

J’attends de vos nouvelles avec la plus grande impatience.
Qu’ils vont être longs les momens qui vont s’écouler
avant que je sois rassuré sur la santé d’une famille
qui m’est si chère! Tous mes vœux sont formés pour


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Lettre du 17 mars 1803, page 3

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sa félicité. Voila les sentimens que je vous dois, que
j’éprouve, et que je ne cesserai de ressentir jusqu'a la
fin de mes jours.

Je suis avec respect

Mon très cher oncle,

Votre très humble & très
obéissant serviteur et neveu

De Beaujeu.

P.S. Je suis toujours on ne peut plus contant de
mon Amedée. Il a le caractère le plus honnête
et le plus doux possible. Et l’on voit rarement un
enfant de son âge aussi assidu à tous ses
devoirs.


P03/A.238, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Cette partie est sans doute de la main de JDE. Il a répondu à la lettre le 12 octobre 1803. Cela illustre les difficultés et le temps nécessaire à l'envoi des courriers entre la France et le Canada.
  2. Voir la lettre du 22 juin 1802.
  3. Pour obtenir son aministie, François-Charles devait être rentré en France et avoir prêté serment avant le 23 septembre 1802, selon le décret du 26 avril 1802. Ce qu'il a probablement fait; il attend sans doute les papiers officiels de cette amnistie.
  4. Il s'agit sans doute de Constant-François-Daniel Le Marchand de Lignery, cousin issu de germain de François-Charles et de Marie-Louise de Beaujeu. Voir le tableau généalogique
  5. Il s'agit de Marie-Louise de Beaujeu, fille de Daniel-Hyacinthe. Elle a épousé en deuxième noce Denis-Nicolas Foucault. Voir la biographie de Marie-Louise de Beaujeu.
  6. Nous savons, par une lettre datée du 17 février 1791, que Marie-Louise de Beaujeu écrit à sa mère au Canada, qu'elle a eu un fils avec son deuxième mari, Denis-Nicolas Foucault. C'est sans doute ce fils qui vient de mourir en Martinique. Nos recherches ne nous ont pas permis de trouver confirmation de ce décès.
  7. Il est vrai que la façon qu'a François-Charles de s'exprimer dans la lettre du 1 avril 1801 porte à confusion. Voir aussi la lettre datée du 7 juillet 1802 que JDE écrit à Marie-Louise de Beaujeu.
  8. François-Charles fait sans doute référence à la fièvre jaune, très répandue à cet époque à St-Domingue et amplifiée par la guerre, les incendies, etc., qui déteriorent la qualité de l'air. D'ailleurs, en août 1802, l'épidémie de fièvre jaune fut la cause du décès des deux tiers des hommes du corps expéditionnaire.
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