1 avril 1799 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Londres à son oncle Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil habitant au Canada. Dans cette lettre, il remercie son oncle des secours qu’il lui envoie. Il dit avoir une dette envers M. Brickwood et veut emprunter à son oncle l’argent nécessaire au remboursement de celle-ci. Il mentionne aussi l'existence de Toussaint Louverture qui serait maître de St-Domingue. François-Charles vit maintenant à la campagne où il partage son temps entre l’éducation de son fils et le jardinage.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale

Transcription


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Lettre du 1 avril 1799, page 1

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Mon très cher oncle

Recevez les sincères remercimens que je dois à votre dernier
procédé pour moi, c’est je vous assure avec la plus vive
reconnoissance que mon cœur s’acquitte de cette dette.
Mais quoique depuis cinq ans je reçoive des secours
de votre générosité, et néprouve que des bontés de votre part;
je suis trop franc pour ne pas vous dire que souvent
mon fils et moi nous manquons des choses de la
prémière nécéssité[1]. Les secours du gouvernement ainsi
que ceux que vous voulez bien m’accorder, ne font à nous
deux, que quatre guinées et quelques sols par mois.
d’après cela, mon cher oncle, vous pouvez juger aîsement,
pour peu que vous connoissiez l’Angleterre; et l’entretient
d’un enfant de l’âge de mon fils, que ce que je viens
de vous dire, n’est que trop vrai Gardez vous de croire cependant,
que le détail que je vous fait icy, soit pour obtenir de
vous quelqu’augmentation; vous ne pouvez faire que ce que
vous faites? Ce seroit donc une ingratitude et une indiscrétion
affreuse, de vouloir vous gêner, pour me mettre à mon aise?


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Lettre du 1 avril 1799, page 2

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Je dois supporter mon sort, à la providence a faire le reste.
Ce détail, mon cher oncle, ne vient donc qu’a l’appui des
dettes que j’ai contracté avec Mr Brickwood, qui montent à
cinquante cinq guinées. Depuis quatre ans a plusieurs
époques différentes, ce galant homme m’a retiré des plus
cruels embarras. Sans lui, lors de mon accident qui me
couta très cher, je serois mort faute de secours. Voila
donc, comme vous pouvez l’imaginer, des dettes bien sacrées
pour une âme honnête? J’espérois toujours que les affaires
de St Domingue venant méilleures, me mettroient a même
de le rembourcer, mais le tems fuit, rien ne change, et il
est tout simple que cet homme ayant besoin de son argent
me prie de vous en parler. Je le fais quoiqu’a regret d’après
surtout votre derniere lettre[2], où vous me mandez que vous ne
pouvez rien faire de plus pour moi. Mais, mon cher oncle,
s’il vous est possible de lui solder cette somme; je ne suis
pas encore sans éspoir sur St Domingue, je m’engage
a vous la remettre dans un moment plus heureux, ce n’est point
à titre d’emprunt, mais c’est bien une grâce que je demande
à un bon parent, à un bon ami, au méilleur des oncles,
c’est enfin une grace qui tient à mon honneur, et cet honneur
tient au votre.

On parloit il y a quelques mois, que le gouvernement d’Angleterre
faisoit un traité de commerce, avec un mulatre nommé
Toussaint l’aventure[3] qui s’est rendu maitre de St Domingue.


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Lettre du 1 avril 1799, page 3

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Ce traité nous sera très avantageux, s’il réussit puisque
nos habitations doivent nous être rendues; mais nous
n’avons encore rien appris à ce sujet.

Relégué depuis cinq ans dans une campagne à six
mille de Londres[4], où je partage mon tems à l’education
de mon fils, et au jardinage; il n’est pas étonnant que
je sois ignoré des familles qui sont passées en Canada .
En tout tems, même dans celui de ma fortune, le cercle
de ma société a toujours été fort restreint[5]. J’ai été assez
heureux pour y avoir quelqu’amis, je vivois dans leur
intimité, le faste la multitude, n’étant nullement de mon
gout. Quant à la famille de Vaudreuil, je l’ai vuë quelquefois
à Paris. Mais je les regardois plutôt comme des
protecteurs ( qui cependant ne m’ont pas protégé ) que
comme des amis. Depuis mon émigration je les ai
perdu de vuë. Je sais cependant que le comte grand
fauconnier[6], s’est marié il y a deux ans à une de ses
nieces, fille du marquis de Vaudreuil et qu’il est
actuellement avec elle à Édimbourg, auprès du comte
d’Artois[7].

Permettez, mon cher oncle, que je vous parle actuellement
de votre santé, de celle de mon aimable tante; ces objets,
je vous l’avoue, me sont plus intéressants que tout le reste,
ils tiennent à mon cœur, la conversation m’en doit être
plus précieuse. Qu’il me seroit doux d’être témoin
oculaire de votre bonheur; de prodiguer à vous, à la


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Lettre du 1 avril 1799, page 4

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chere moitié de vous même, les soins tendres et respectueux
que je vous dois. Qu’il me seroit doux enfin d’être connu
d’une famille dont l’éloignement fait ma principale peine,
et dont la seule présence peut adoucir l’amertume de mes
maux.

Adieu, mon très cher oncle et ma très chère tante,
vivez a jamais heureux, accordez moi le même attachement
que celui que je vous porte, et ne doutez pas du respect
infini avec lequel je suis.

Votre très humble et très
obéissant serviteur et neveu

Londres ce 1r avril 1799.

De Beaujeu.


P03/A.225, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Dans une lettre expédiée le 1 avril 1798, François-Charles mentionne que depuis cinq ans il a reçu 70 guinées de son oncle. Il nous est difficile de vérifier si la somme indiquée est exacte.
  2. À ce sujet, lire la lettre du 1 avril 1798.
  3. Il s’agit de Toussaint Louverture, né François-Dominique Toussaint, le 20 mai 1746 à St-Domingue, et mort le 7 avril 1803 au Fort de Joux, à La Cluse-et-Mijoux en France. Il est le plus grand dirigeant de la révolution haïtienne. Devenu par la suite gouverneur de St-Domingue (actuelle Haïti), il est reconnu pour avoir été le premier chef Noir à avoir vaincu les forces d'un empire colonial européen dans son propre pays. Né esclave, s'étant démarqué en armes et ayant mené une lutte victorieuse pour la libération des esclaves haïtiens, il est resté une figure historique d'importance dans le mouvement d'émancipation des Noirs en Amérique.
  4. Le lieu de résidence de François-Charles nous est inconnu. À cette époque, pour aller à la campagne non loin de Londres, on pouvait s’établir dans le Middlesex, le Kent, le Surrey, ou l'Essex.
  5. En effet, dans sa correspondance, François-Charles parle peu de ses amis.
  6. Il s'agit de Joseph-Hyacinthe-François de Paule de Rigaud (1740-1817), comte de Vaudreuil, fils de Joseph-Hyacinthe de Rigaud et de Marie-Claire-Françoise Guyot de la Mirande. Le 8 septembre 1795, il a épousé sa nièce, Marie-Joséphine-Hyacinthe-Victoire, fille de son cousin, le marquis Louis-Philippe de Rigaud de Vaudreuil et de Madeleine-Pétronille de Roquefort de Marquin. Il fut grand-fauconnier du roi Louis XVI, de 1780 à 1791. Il suivit dans son exil le comte d’Artois, futur Charles X.
  7. Il s'agit de Charles-Philippe, petit-fils de Louis XV, cinquième fils du dauphin Louis-Ferdinand et de son épouse, la dauphine, née Marie-Josèphe de Saxe. Il est le plus jeune frère du roi Louis XVI et fut titré comte d'Artois en mémoire de Robert de France, comte d'Artois, frère de saint Louis. Il deviendra Charles X, roi de France, de 1824 à 1830.
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