4 juin 1797 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Londres à son oncle Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil habitant au Canada. Il est désespéré de ne pas recevoir de ses nouvelles et lui parle de M. Brickwood, un financier londonien qui ne semble pas croire à l’intérêt qu’il lui porte et qui lui refuse les secours. Il parle de sa douleur de voir son fils Amédée souffrir de leur pauvreté. Il termine en mentionnant que les affaires de St-Domingue sont toujours indécises.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale

Transcription


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Lettre du 4 juin 1797, page 1

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Mr Brickwood Fenchurch Street Billiter
Square No 9[1].

Mon très cher oncle

Tous ceux qui correspondent avec le Canada, reçoivent
des lettres de ce païs; moi seul suis-je donc privé de
cette douce consolation? Celles que je devrois recevoir
sont-elles perdues par une suite de la fatalité qui
me poursuit, ou bien par cette même raison encore
suis-je abandonné de ma famille entière, dans un
moment où a peine il me reste assez de force pour lutter
contre les malheurs qui m’accablent? De grâce, mon cher
oncle, expliquez moi cette énigme si intéressante pour
mon cœur. Quoi! vingt mois sans entendre parler
de vous![2] Quoi! vingt mois abandonné moi et mon
fils a la plus affreuse misére! Quoi! dix lettres
que je vous ai adressées, toutes portant l’empreinte
de mes douleurs![3] Tout cela seroit plus que
suffisant pour m’en donner la solution; si je
n’avois dans mes mains les titres sacrés de votre
amitié, titres qui seuls affermissent dans ce moment


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Lettre du 4 juin 1797, page 2

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mon courage, et me font envisager encore des instans
de bonheur.

Daignez, mon cher oncle, accorder quelque soulagement
a mes peines, ou me mander avec la franchise qui
tient à mon sang, si je ne dois rien espérer de vous.
Alors je ne vous importunerai pas de mes plaintes, et
ne vous adresserai d’autres prieres que celle de me permettre
de vous envoyer mon fils, trop heureux si vous voulez bien
lui accorder les droits que j’aurois perdus[4]. Veuillez être
bien persuadé d’avance qu’il s’en rendra digne, vous
le trouverez pénétré des devoirs qu’il doit aux siens,
animé des mêmes sentimens que je leur ai toujours
portés, et d’après de tels principes si la providence
conserve ses jours, il ne pourra, quoique versant des
larmes sur la perte de son malheureux pere; que
bénir le bienfaiteur qui aura pris soin de son
enfance.

Voila, sans doute me direz vous, les cris du désespoir?
Oui, voila les pensées cruelles que mon malheur me
réserve. Sans pain souvent, presque toujours sans autre
nourriture, je jétte les yeux sur mon malheureux
fils, et dis, providence éternelle, je me soumets à tes


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Lettre du 4 juin 1797, page 3

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décrets, mais laisse tomber un regard de pitié sur
l’innocence, et si je suis pour cette foible créature,
d’aucun secours, d’aucun appui sur la terre, qu’elle trouve
dumoins dans le cœur d’un oncle plus fortuné que
moi, les ressources qui lui sont refusées de la main
paternelle.

Enfin, mon cher oncle, poussé par la faim, par le
déssespoir, je me suis transporté cinq ou six fois chez
Mr Brickwood pour ne lui demander que du pain.
Il n’a pas voulu m’entendre, et ne croit pas du tout
à l’intéret que je lui ai dit que vous préniez à moi.
Mais, Monsieur, donnez moi seulement du pain, et
vous ne pourrez jamais croire, qu’un pere, qu’une
mere, qu’un oncle, que des freres, que la providence
m’a reservés en Canada; puissent ne pas vous rendre
ce pain que vous m’aurez accordé? Un I can’t do
it
, fut sa seule réponse; et je sortis de chez
lui plus malheureux encore que j’y étois entré, puisqu’il
ne me restoit aucun espoir.

Daprès ce lugubre tableau de ma position, vous
ne pouvez pas douter, combien j’attends avec
emprêssement de vos nouvelles, elles me seront infiniment


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Lettre du 4 juin 1797, page 4

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précieuses de toutes façons. Je me plais a croire
qu’elles adouciront mes peines, qu’elles adouciront les idées
horribles que votre silence m’a fait naitre, et que loin
d’être un sujet indifférent a vos yeux, indigne même de
votre humanité, je retrouverai dans votre style celui
de la bonté, et l’assurance ( qui j’ose le dire m’est bien
duë ) qu’il me reste toujours les mêmes droits sur votre
cœur.

Adieu, jouissez du bonheur, de la santé, et croyez
moi pénétré de la tendresse respectueuse que je vous ai
vouée pour la vie, et avec laquelle je suis,

Mon très cher oncle

Votre très humble et très obéissant
serviteur et neveu

Ce 4 juin 1797.

de Beaujeu.

P.S.
Veuillez me rappeller au souvenir de mon aimable
tante, l’assurer de mon hommage respectueux, et agréer
pour vous et pour elle, les respects et la tendresse
inviolable de mon fils .

Les affaires de St Domingue sont toujours dans la même
position, c’est-à-dire, très indécises[5].


P03/A.221, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Situé au cœur de la ville de Londres non loin de Times square.
  2. À notre connaissance, la dernière lettre que François-Charles a reçue remonte au 22 avril 1795. Ce qui fait plutôt 26 mois !
  3. Le fonds De Beaujeu compte cinq lettres reçues de François-Charles et trois lettres reçues d'Amédée entre le 22 avril 1795 et la présente lettre. Il se peut que François-Charles ait écrit plus de lettres et que celles-ci ne se soient pas rendues à destination.
  4. François-Charles fait sans doute allusion à son droit de primogéniture sur le domaine familial au Canada. En effet, selon les coutumes françaises, c’était l'aîné qui héritait de la totalité des terres afin d'éviter un morcellement du domaine et l’affaiblissement de la lignée. En tant qu’aîné des fils de Beaujeu, François-Charles bénéficiait du droit de primogéniture sur le domaine familial, et c’est à ce titre qu’il propose à son oncle de lui envoyer son fils Amédée.
  5. En mars, l’ancien gouverneur du Haut-Canada, le général John Graves Simcoë, était arrivé à Port Républicain. Il était chargé, non plus de conquérir St-Domingue, mais de favoriser ses revendications autonomistes pour enlever la colonie à la France. En avril, le général André Rigaud, chef du parti mulâtre, avait tenté en vain de ravir le fort Irois aux Britanniques.
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