2 avril 1797 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles écrit à son oncle Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil habitant au Canada. Il se sent abandonné par sa famille en Canada. Il décrit son malheur et parle du sort injuste qui l’accable. François-Charles fait appel à la bonté de son oncle pour qu’il l’aide financièrement.

Mots clés

Activités économiques, organisation sociale, moyen de transport

Transcription


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Lettre du 2 avril 1797, page 1

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Londres ce 2 avril 1797[1]

Mon très cher oncle.

Serois-je assez malheureux pour ne pouvoir pas même
vous inspirer la pitie que toute âme sensible ne
pourroit refuser a l’infortune qui m’accable? Pardonnez
de grace au désespoir qui conduit ma plume, je vous
avouë que le sort me poursuit jusqu’au dernier
retranchement de ma phylosophie et de mon courage.
Abandonné de tous les côtés, même d’une famille, de
la quelle j’avois tous les droits d’attendre, sinon du
secours, dumoins des lettres de consolation, tout m’est
refusé, toutes les personnes qui ont des correspondances
en Canada, en ont reçû des nouvelles l’année derniere,[2]
moi seul en ai été privé, et cela dans un moment
ou je n’avois pas un morceau de pain a partager
avec mon fils. Ne sachant que de venir, poursuivis
par mes créanciers, je cherché a intéresser la pitié
de Mrs Brickwood Pattle &. Ils me répondirent qu’il
étoit bien étonnant, qu’ayant en Canada, un oncle,


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Lettre du 2 avril 1797, page 2

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qui, comme je leur disois, prenoit le plus vif intérêt
a mon sort, que ce même oncle, n’ait dit aucun mot
de moi a Mr Robertson[3] leur correspondant. Cependant
malgré leur crainte, c’est a eux seuls a qui je dois
le pain que je mange depuis un an, je dis du pain
car les quarante guinées qu’ils m’ont prêtées dans
le courant de l’année dernière, n’ont pu, pour ainsi,
dire ne fournir qu’a ce prémier besoin. Deux maladies
que mon fils a éprouvées m’ont coutées huit guinées.
Tout est a un prix fol dans ce païs, et avec la plus
grande oeconomie je ne puis vivre avec mon fils amoins
de cent guinées par an. Vous avez eu la bonté de
m’en envoyer cinquante dans l’éspace de plus de deux
ans, il n’est donc pas étonnant, mon cher oncle, que
je sois en detté de cent guinées, ayant cependant
la plus grande partie de ce tems, bu de l’eau et
manger du pain . Faites je vous supplie, mon cher
oncle, le calcul, d’après les données que vous avez
sans doute du païs que j’habite, de ce que avec la plus
grande sévérité, je dois dépenser par an, je m’en
rapporte entiérement a votre justice et surtout a votre
bonté.


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Lettre du 2 avril 1797, page 3

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Si c’etoit a un étranger que je m’adressasse, si c’étoit
même à tout autre oncle qu’à vous, je n’oserois entrer
dans les détails que mon malheur, ma franchise, et
ma confiance en vous, m’engagent a vous mettre sous
les yeux. Jetté ( je puis le dire, mon cher oncle )
des ma plus tendre enfance; loin du sein de ma famille
quels secours, quelles marques d’amitié en aije reçus?
Un sort heureux, m’avoit conduit sans aucun secours,
sans aucun aide, sans aucune protection, à la fortune,
au bonheur; un sort contraire m’enleve tout[4] . J’y oppose
tout ce que la nature, la phylosophie me fournit de
moyen pour résister à un coup aussi accablant, et je
me verrois abandonné d’une famille qui peut seule
adoucir mes maux, d’un oncle, que j’aimai dès mes
plus jeunes ans comme mon pere, d’un oncle dont
les lettres m’assurent de l’amitié, d’un oncle enfin
qui seul peut conserver à mon malheureux fils, les jours
d’un pere dont il a encore besoin dans ce moment cy!
Non, non, je ne le puis penser, je suis trop orgueilleux
du sang qui coule dans mes veines pour l’avilir a
un tel point. Oui je retrouverai dans mon oncle un
second moi même, et si la providence m’a fait naitre
avec quelques qualitées, n’est-ce pas a la même source


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Lettre du 2 avril 1797, page 4

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que la sienne, qu’elle les a puisées pour moi!

J’attends avec bien de l’empressement une réponse à toutes
mes lettres. Voyez mon trouble, pardonnez lui toutes
mes phrases. Aimez moi toujours, je le mérite
a tous égards non seulement par l’attachement
respectueux et inviolable que je vous porte, mais encore
comme la victime du sort le plus injuste.

Ne m’oubliez pas je vous prie, auprès de mon aimable
tante, mon fils l’assure ainsi que vous de son hommage
respectueux.

Je n’écrirai point a mes frères par ces prémiers vaisseaux,
je suis trop prêssé et n’ai pas envérité la tête a moi[5].
Veuillez vous charger je vous supplie, de leur faire mes
amitiés, et de leur dire que quoiqu’ils m’oublient, je ne
les aime pas moins, Amédée leur présente son tendre
hommage.

Je suis avec un profond respect

Mon cher oncle

Votre très humble & très obéissant
serviteur et neveu

De Beaujeu

Mon adresse.

Mrs Brickwood Pattle & Cnie
Billiter Square No 9
Fenchurch Street.


P03/A.219, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Cette lettre est la deuxième en deux jours que François-Charles écrit à son oncle. Il est désespéré.
  2. Déjà, dans la lettre du 30 janvier 1796, François-Charles se plaignait de ne pas avoir reçu d’aide de celui-ci. Il avait annoncé à son oncle que sa situation financière s’était détériorée et que ses créanciers menaçaient de l’envoyer en prison s’il ne payait pas ses dettes.
  3. Il s’agit vraisemblablement d'Alexandre Robertson, cité dans la lettre du 21 octobre 1792 que JDE écrit à Pointard.
  4. François-Charles fait référence à la mort de son épouse Élisabeth de Bongars, et à celle de sa fille, survenue quelques années auparavant. Il évoque également la précarité de sa fortune, tributaire de la situation à St-Domingue, ainsi que sa situation d’exilé.
  5. Cela illustre bien à quel point François-Charles est préoccupé par tous ses tracas financiers.
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