30 janvier 1796 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles écrit de Londres à son oncle maternel Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil, habitant au Canada. Il espérait recevoir de l’argent de celui-ci, mais les derniers bateaux en provenance du Canada sont arrivés à Londres et aucune lettre n’est parvenue. Son état financier s’est détérioré et ses créanciers menacent de l’envoyer en prison s’il ne paie pas ses dettes.

Mots clés

Activités économiques, réalités politiques, moyen de transport

Transcription


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Lettre du 30 janvier 1796, page 1

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Londres ce 30 Janvier 1796

Mon cher oncle,

Depuis le mois de may[1] que j’eu le plaisir de me
rappeller a votre souvenir, a votre amitié; accablé
dans ce moment même sous le poids de la misere
la plus horrible, mon sort malheureux n’a fait
qu’accroître et ne me laisseroit que la mort la plus
prompte, comme le seul remède à mes maux, si
je n’etois soutenu par mes principes et par les
devoirs que la nature m’impose.

Pardonnez, mon cher oncle, si toutes mes lettres
sont marquées au coin du désespoir et si je ne verse
dans votre âme que les peines qu’elle doit ressentire
au récit de mes malheurs. Mais votre bonté pour
moi, qui ne s’est jamais démentie; laisse encore
à mon cœur abatu, l’espoir consotant, que vous me
lisez avec intérêt, et que vous ne m’abandonnerez pas
aux rigueurs d’un sort injuste.

Souffrez donc quelques détails sur ma position. Voilà
une année écoulée, depuis que j’ai eu le plaisir
de recevoir de vos nouvelles[2] . Votre amitié, ne seroit-ce
même que votre humanité, ne devoit-elle pas me
faire espérer quelque soulagement à ma misère?


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Lettre du 30 janvier 1796, page 2

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J’y ai compté, vous rendant trop de justice pour ne
l’avoir pas fait. Mais mon espoir est anéanti;
Mr. Brickwood vient de me dire que tous les vaisseaux
du Canada sont arrivés, a l’exception de cinq, qui sont
ou pris, ou péris[3]. N’ayant donc reçue aucune lettre
du Canada, je présume que mes lettres ont été
mises probablement dans ces mêmes vaisseaux et
j’ai le double chagrin, de voir mon fils et moi
sans ressource aucune, et privé de la douce
consolation de recevoir des nouvelles d’une famille
qui m’est chere.

Si j’ai éxisté jusqu’a ce moment cy, ce n’a été que par
le crédit que m’ont donné, mon oéconomie et l’exacti-
tude que j’ai mis depuis trois ans a payer les
personnes qui me fournissent. Mais aussi je suis
endétté de soixante guinées, ces fournisseurs
me demandent leur argent, ne veulent plus rien
m’avancer, et me menacent de prison. D’un autre
côté Mr Brickwood[4] ne veut rien m’avancer, que
vais-je donc faire de mon pauvre fils? Mes yeux ne
sont ouverts que sur cette foible créature; quant à moi


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Lettre du 30 janvier 1796, page 3

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je me résigne sans éfforts au décréts de la providence,
et tels qu’ils soient, je les bénirai, mais,
quelle respecte les jours de l’innocence!

Les nouvelles de St Domingue sont très bonnes[5].
Il est très possible qu’il soit même entierement pris
dans ce moment cy, mais n’importe, les négociants
ne veulent faire aucune avance, la rédition des
colonies a la paix, est leur champ de bataille
et il n’est pas possible de les en débusquer. Tous
les moyens me sont donc enlevés, et le sort cruel
paroit ne me réserver que les vérouils[6], la mort,
ou l’ignominie d’aller sur les grands chemins
intéresser la pitié d’un étranger. Je baisse le rideau
sur une scène aussi horrible, et passe a celle qui
seule peut porter quelqu’adoucissement a mes
peines. Parlez moi donc le plutôt possible, de
votre santé, de celle de mon aimable tante de celle enfin
de toute ma famille que j’aime plus que moi même
et ne pouvant lui écrire dans ce moment cy, soyez
l’interprête de tous mes sentimens pour elle, parlez
de moi a mon bon ami Desmeloizes[7] qui doit être
auprès de vous, étant parti pour le Canada à la
fin de juillet.


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Lettre du 30 janvier 1796, page 4

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Vous ne devez pas douter de la peine que
j’éprouve de ne pouvoir me rendre en Canada[8].
Tous les sentimens m’y appellent, mais je ne
puis encore abandonner les intérêts de mon fils,
ma présence est nécessaire dans ce pays pour
faire quelqu’arrengemens, si je suis assez
heureux, pour recouvrer quelque debris de sa
fortune.

Adieu le plus aimé des oncles, veuillez ne pas
m’abandonner dans une position aussi affreuse
et me croire avec l’attachement et la reconnoissance
la plus inviolable.

Mon très cher oncle

Votre très humble et très
obéissant serviteur et neveu

de Beaujeu.

P.S. Mon fils, qui attendoit avec
empressement une réponse a
la lettre qu’il avoit pris plaisir
a vous écrire, me charge de
vous témoigner tous ses regrets, et vous
offre ainsi qu’a sa tante et à toute
sa famille ses sentimens respectueux.

Chez Mr Brickwood Pattle & Billiter Square
No 9 Fenchurch Street City
London[9]


P03/A.216, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. En réalité, la lettre précédente envoyée par François-Charles est datée du 20 juin 1795.
  2. Pourtant, dans sa lettre du 20 juin 1795, François-Charles mentionne avoir reçu, le 22 avril 1795, une lettre de son oncle.
  3. Le 23 juin 1795, les flottes française et britannique se sont affrontées au large de la Bretagne lors de la bataille de Groix, qui se termina par une victoire britannique, permettant ainsi le débarquement des émigrés à Quiberon. Tous ces combats rendaient la correspondance difficile entre l’Europe et le Nouveau-Monde.
  4. Il s'agit du financier londonien de la Maison Brickwood Pattle et Cie de Londres avec lequel transige JDE.
  5. Le 22 décembre 1795, une escadre britannique avait échoué dans sa tentative d’attaquer Léogâne, un établissement français de St-Domingue, situé à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Il semble donc que François-Charles croyait que l’île allait demeurer sous contrôle français et qu’ainsi l’ordre allait être rétabli dans la colonie.
  6. Nom masculin singulier vieilli signifiant se soumettre ou vivre de l’impuissance face à une situation donnée.
  7. Il s’agit probablement de Nicolas Renaud d'Avesnes des Méloizes, fils de Nicolas-Marie Renaud des Méloizes et d’Angélique Chartier de Lotbinière, né à Québec le 22 novembre 1729 et décédé à Blois le 30 août 1803. Il aurait été représentant de la noblesse pour le baillage de Senlis à l'assemblée provinciale de l'Ile-de-France en 1787. François-Charles emménagera à Senlis à une date antérieure au 16 février 1815.
  8. François-Charles hésite à retourner au Canada, car il espère toujours que la paix reviendra dans la colonie de St-Domingue et qu’il pourra ainsi récupérer ses rentes pour lui et son fils Amédée. Il sait que s’il retournait au Canada, il lui serait difficile de revendiquer des subsides de la part de la république.
  9. Situé au cœur de la ville de Londres non loin de Times square.
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