20 juin 1795 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles écrit des environs de Londres à son oncle maternel, Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil, habitant au Canada. Celui-ci a bien reçu la lettre du 15 avril 1794 lui annonçant la mort de son épouse et le décès de sa fille. Dans la présente lettre, François-Charles lui explique ensuite sa situation financière précaire et revient sur les nouvelles de la famille.

Mots clés

Moyen de transport, réalités culturelles, activités économiques, organisation sociale, réalités politiques

Transcription


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Lettre du 20 juin 1795, page 1

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A six milles de Londres le vingt juin 1795

Mon tres cher oncle

J’ai reçu le vingt deux avril la lettre que la plus tendre
amitié vous a dicté pour moi, c’est aussi avec la
plus vive reconnoissance que j’y ai lues les marques
de bonté que vous m’y données, en partageant mon
sort malheureux, et en me faisant l’offre de vingt guinées;
que j’aurois acceptées avec le plus grand plaisir,
si comme me vous le mandez Mr Robertson[1], en
eut donné avis à la Maison Brickwood Pattle
et Cgnie[2] mais ces messieurs, m’ont dit n’avoir reçûe
aucune lettre à ce sujet. J’ai toujours attendu,
pour vous répondre, des nouvelles de Mr Robertson,
mais rien n’arrive, le tems se passe et je crains
que la mauvaise saison ne me trouve encore
a attendre, ayant grand peur que le paquebot
porteur de cette lettre, n’ait été pris[3]. Je vous
avouë, mon cher oncle, que je n’avois jamais
éprouvé une nécessité aussi grande que celle


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Lettre du 20 juin 1795, page 2

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où je me trouve réduit depuis trois mois, époque
à laquelle les mauvaises nouvelles de St Domingue
ont engagé les banquers de Londres, à retirer
entierement les pensions qu’ils faisoient aux
habitans de cette colonie[4]. Sans le foible talent
de la peinture[5] que j’avois suivis dans ma jeunesse
et dont je me ressouviens encore un peu, je serois
mort de faim avec mon fils, ne pouvant me faire
soldat, et abandonner cette foible créature sur
les grands chemins. Cependant vous devez vous
douter qu’un talent dont on n’a pas fait sa seule
occuppation, ne peut que vous donner du pain,
dans une ville comme celle de Londres, séjour des
beaux arts, comme toutes les capitalles. Enfin
voila où j’en suis réduit; votre lettre étoit venue
porter un double adoucissement a mes maux, si
mon sort toujours malheureux a voulu que le


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Lettre du 20 juin 1795, page 3

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secours que votre cœur m’accordoit, n’ait pû me parvenir;
du moins il ne peut m’enlever la douce satisfaction
que je ressens de vous savoir compatissant a ma
peine, et d’être convaincu que j’ai toujours en
vous le méilleur des oncles.

Vous me faites, mon cher oncle, la proposition
de fondre ce qui me reste de ma fortune et de
venir m’établir en Canada? Oui, ce seroit un parti
bien dans le style de mon cœur, qui seul
pourroit jetter quelqu’adoucissemens sur les peines
cuisantes que j’ai éprouvées; mais la fortune
appartient a mon fils, je n’ai que huit mille
livres de pension , et suivant la coutume de
Paris[6] je ne puis vendre ses biens quoique
j’aye été nommé son tuteur. J’ignore si St
Domingue tenant au pouvoir des Anglois;
j’aurois la liberté d’agir autrement[7]? Si cela
étoit, je bénirois mon sort, et celui de mon fils,
trouvant beaucoup plus avantageux pour lui,
de placer sa fortune en Canada, que de


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Lettre du 20 juin 1795, page 4

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la laisser améliorer une seconde fois par des negres[8]
esclaves; qui de même une seconde fois, pourroient
bien en devenir les maitres.

Ce que vous me dites de mon pere et de ma mere,
m’afflige infiniment, ce que vous craignez sur leur
sort, est affreux, et me fait sentir avec bien plus
d’amertume la perte de mes biens, et l’heureuse position
où je me trouverois actuellement d’être utile à leurs
repos, en prévenant leurs besoins[9]. Car je n’ai jamais
joui à Paris que de quinze mille francs par an ;
ou pour mieux dire ma femme. C’etoit comme vous
savez, être bien peu aisé pour ce païs là, nous ne
devions jouir des cent mille livres de rente, qui
composoient la totalité de notre fortune , qu’en soixante
et quatorze, ainsi la malheureuse révolution est venue
tout boulleverser, fortune, honneurs, et plus que tout cela,
le plaisir que j’aurois eu a être utile aux miens.
Je n’ai point reçu de réponses aux lettres, que
Léry[10] s’étoit chargé de remettre à mon père,
j’en ignore les raisons; je vais leur écrire de nouveau,
je me plais à croire que je serai plus heureux cette année.


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Lettre du 20 juin 1795, page 5

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Je fais mon compliment bien sincères à mes
freres[11], sur l’etât que leur procure pour ce moment une
existence agréable & qui leur donne pour la venir,
l’espoir de l’augmenter par leur bonne conduite.
J’aurois bien désiré recevoir de leurs nouvelles; j’entends
de leurs mains; je crains d’après leur silence, ne
pas tenir, dans leurs cœurs, la place qu’auroit droit
d’occuper, un frere, qui plus heureux que moi, leur
seroit connu. Quant à moi je les assure de toute
ma tendresse, je les aime, comme les connoissant,
et ne fais qu’un vœux, celui de me voir réunir
aux miens.

Je plains de tout mon cœur, Mme Biron, j’aurois
bien du plaisir à la savoir plus heureuse, étant
persuadé qu’elle mérite un sort moins malheureux[12].
Veuillez je vous prie mon cher oncle, me rappeller
à son souvenir!

Voila une bien longue épître, et je n’ai pas encore
parlé de mon aimable tante! Ce ne peut être
cependant un oubli; ses bontés pour mes freres
j’ose dire pour moi, sont trop bien gravées


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Lettre du 20 juin 1795, page 6

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dans mon âme, pour que je puisse ne pas en être pré-
occuppé. Veuillez lui peindre pour moi, très cher oncle,
combien j’ai été sensible à son souvenir à celui
qu’elle accorde à mon fils; et que malgré que ce soit
d’elle, dont je parle la dernière dans ma lettre;
elle ne fait qu’un avec les personnes les plus
cheres a mon cœur, dont je viens de m’occupper.
Offrez lui bien le pure hommage de ma tendresse,
les respects de mon fils, agreez les mêmes
sentimens de votre neveu et petit neveu, et croyez
moi a jamais le plus attaché des parens.

de Beaujeu.

Chez Mr Muilman et compagnie Old-broad
Street No 46 City
London.


P03/A.214, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. Il s’agit vraisemblablement d'Alexandre Robertson, cité dans la lettre du 21 octobre 1792 que JDE écrit à Pointard.
  2. Selon l’annuaire du Kent de 1794, la Maison Brickwood Pattle et Cie est identifiée sous l’appellation : Brickwood, Pattle & Co. Merchts. 1, Ritche's court, Lime street
  3. L'Europe était alors en guerre et les navires des belligérants sillonnaient les mers, rendant difficiles les communications.
  4. Vers la mi-mars 1795, Rigaud, Pétion et Beauvais battent le lieutenant-colonel britannique Markham près de Port Républicain à St-Domingue, ce qui incite les banquiers à retirer les pensions.
  5. Nous croyons que les deux miniatures, dans l'entête de nos pages, sont de la main de François-Charles.
  6. La coutume de Paris est le recueil des lois civiles en usage à l’époque, tant en France qu’en Nouvelle-France. Dans la Province de Québec, cette loi ancestrale en vigueur dans la colonie depuis 1627, fut conservée sous l’administration britannique. Selon l’usage de la coutume de Paris, à la mort du premier conjoint, la communauté était partagée par moitié entre les héritiers du défunt et le conjoint survivant qui recevait également, avant partage, un préciput sous la forme d'une somme d'argent ou d'un ensemble de biens meubles. Cet article de loi permet de comprendre pourquoi François-Charles ne pouvait disposer à sa guise de l’héritage de son fils Amédée.
  7. François-Charles spécule sur le fait que, si St-Domingue tombait aux mains des Anglais, les lois britanniques s’appliqueraient alors dans cette colonie française. Mais rien n’est moins sûr, car il n’est pas certain que si les Anglais s’étaient rendus maîtres de St-Domingue, ils auraient aboli l’usage de la coutume de Paris.
  8. François-Charles est plein de mépris envers les nègres, qui ne sont à ses yeux que des esclaves qui se doivent de servir leur maître afin de lui permettre de continuer à s’enrichir.
  9. Pour avoir une idée du sort des parents de François-Charles, lire la lettre du 15 octobre 1783 que JDE lui a écrite.
  10. Ce pourrait bien être Louis-René Chaussegros de Léry, le futur beau-frère de Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu, qui retourna au Canada en 1794. Sa sœur Catherine épousa Jacques-Philippe Saveuse de Beaujeu, le frère de François-Charles, le 2 novembre 1802.
  11. Ses frères sont Louis-Joseph dit le Chevalier et Jacques-Philippe dit Saveuse. Pour plus de détails, voir les biographies
  12. Il s'agit de la soeur de François-Charles, Geneviève-Élisabeth dit Beaujette, qui avait épousé un aventurier, Joseph Biron. Pour plus de détails, voir sa biographie.
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