15 avril 1794 : Lettre de François-Charles à Joseph-Dominique-Emmanuel

Résumé de la lettre

François-Charles réside désormais à Londres d’où il écrit à son oncle maternel Joseph-Dominique-Emmanuel Le Moyne de Longueuil habitant au Canada. Il lui annonce la mort de son épouse Élisabeth de Bongars et le décès de sa fille. Forcé de fuir la France révolutionnaire, François-Charles l’informe des peines vécues ces dernières années.

Mots clés

Organisation sociale, activités militaires, réalités politiques, activités économiques, maladies

Transcription


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Lettre du 15 avril 1794, page 1

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De Londres[1] ce 15 avril 1794

Enfin, mon très cher oncle, je commence a respirer,
on vient de me donner de vos nouvelles, elles sont
bonnes[2], Voila les souhaits de mon cœur, puissai-je
n’en jamais apprendre d’autres, sur votre santé
sur votre bonheur; et puisse enfin le sort ne pas
vous traiter comme votre pauvre neveu!

Oui, mon très cher oncle après être parvenu au
comble du bonheur, après avoir unis mes jours
à la femme la plus aimable et la plus vertueuses;
la petite vérole m’a enlevé il y trois ans, cette
respectable créature, celle de qui seule je pouvois
attendre ma félicité. Il me reste un fils âgé
de six ans[3]; Dieu n’a pas voulut me tout ôter,
et me laisser entièrement en proie à la douleur la
plus amère, ce cher enfant m’attache encore à la
vie, et tous mes soins et mes affections sont
tournés vers lui.


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Lettre du 15 avril 1794, page 2

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Je ne vous parle point de la malheureuse
révolution qui vient de ruiner toute la France,
vous devez en savoir assez pour gémir sur notre
sort[4], le mien a été des plus affreux; après
m’être émigré comme les bons François et avoir
été sous les drapeaux des princes, offrir à mon
Roy, mes bras et ma vie; lors de leur retraite,
je me suis retiré en Hollande avec mon fils[5],
dénué de tous secours, et toujours au moment
de me soumettre aux plus durs traveaux, pour
lui conserver une éxistence qui m’étoit aussi chere.
Mais tous les jours au moment de n’avoir rien,
tous les jours la sage providence a prit pitié
d’un pere malheureux, et m’a fait trouver des
secours qu’elle seule peut accorder, car je ne
pouvois, avec raison, les espérer.

Enfin, je viens d’apprendre que mes biens de St
Domingue sont entre les mains des Anglois[6],
c’est au moins n’avoir pas tout perdu, je trouve


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Lettre du 15 avril 1794, page 3

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a Londres, sur ces mêmes biens dévastés, une pension
de vingt guinées, jusqu’a nouvel ordre, il est vrai,
mais c’est encore beaucoup, dans notre malheureuse
position, de pouvoir gagner du tems, et d’avoir
quelques jours de tranquillité.

Oui, mon très cher oncle, dans le misérable étât où
se trouve réduite notre patrie, n’ayant selon moi,
aucun espoir d’y rentrer, mon seul projet seroit,
si toutes fois, je puis un jour rassembler quelques
débris de ma fortune passée, d’aller finir mes
jours au païs qui m’a vu naitre[7], et d’oublier
dans le sein d’une famille qui me sera toujours
chere, les peines dont je suis accablé.

Je me plais a croire, mon très cher oncle,
que la santé de mon aimable tante est
aussi bonne que je le désire, dites lui bien
la jouissance que je trouvrois a pouvoir un
jour faire sa connoissance, a lui prouver ma
tendresse respectueuse, bien persuadé qu’une compagne


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Lettre du 15 avril 1794, page 4

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de votre choix, mérite autant mon affection
que vous même, et c’est tout dire, car les
sentimens de tendresse que je vous portois dans
mon enfance, n’ont fait qu’augmenter avec
mes années, bien plus a même d’apprécier
ce que vaut un parent comme vous, que je
pouvois l’être alors.

Adieu le meilleur des oncles c’est avec
les sentimens que je viens de vous peindre,
que je ne cesserai d’être tant que je respirerai,
votre plus respectueux neveu

Le Cte de Beaujeu[8].

Chez Mr Muilman et Compagnie
Olbrood Street No 46 dans la Citée
à Londres[9].


P03/A.213, Fonds De Beaujeu, Centre d'histoire La Presqu'île

Notes

  1. François-Charles est maintenant installé à Londres et la dernière lettre qu’il a envoyée à son oncle remonte au 27 avril 1790, époque où il vivait à Paris.
  2. Nous ignorons par qui François-Charles a reçu des nouvelles de son oncle, mais c’est vraisemblablement par un Canadien faisant affaire en Angleterre.
  3. Il s’agit d’ Amédée, né le 9 septembre 1788. Nous savons aussi que sa fille dont nous ignorons le nom est décédée de la petite vérole à la même époque. Voir la lettre de Marie-Louise de Beaujeu-Foucault du 17 février 1791.
  4. À cette époque, la Révolution française est plutôt mal reçue au Canada. Dans une province profondément attachée aux valeurs catholiques traditionnelles, la séparation de l’église et de l’état, prônée par la nouvelle République française, est plutôt mal perçue. Quelques années plus tard cependant, les patriotes de 1837 et de 1838 seront d’ardents défenseurs de cette idéologie.
  5. Suite à la Révolution française, afin de libérer la famille royale et de rétablir la monarchie, l’armée des princes fut créée. Elle regroupait l'armée de Louis V Joseph de Bourbon-Condé, cousin du roi, l'armée du Centre et celle du prince de Bourbon, fils du prince de Condé, chargée de pénétrer par les Pays-Bas et d’attaquer Lille en Flandre. Comme François-Charles s'est retiré en Hollande avant d'émigrer en Angleterre, on peut penser qu'il avait suivi l'armée dirigée par le prince de Bourbon. Cette armée sera licenciée le 24 novembre 1792.
  6. Les colons de St-Domingue avaient fait front commun avec ceux de la Martinique et de la Guadeloupe, et avaient signé avec les Britanniques le Traité de Whitehall, ce qui leur permettait de combattre à la fois les troupes révolutionnaires et l'émancipation des noirs. Les Anglais, de leur côté, mettaient la main sur les très lucratives colonies sucrières françaises.
  7. François-Charles est né à Québec.
  8. François-Charles signe de son titre de comte, qui n’a plus cours en France depuis la Révolution.
  9. Il s'agit de Muilman Richard & Co., Merchts. (marchands), 46, Old Broad-str,. Kent's Directory for the Year 1794. Cities of London and Westminster, & Borough of Southwark.
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